« J’ai affirmé tout à l’heure que la souffrance n’épargnait personne. Sans doute, ses moyens varient. Il en est de violents, il en est d’insinuants et de cauteleux ; il en est des lents et des rapides, de toutes les sortes et de toutes les qualités. La victime, elle, est toujours atteinte. Tel dont vous enviez la fortune heureuse, se ronge en secret et appelle la mort : tel autre dont le bonheur est évident, ignore que l’existence le détroussera demain, avec la dextérité d’un bandit de grand chemin. L’universalité de la souffrance sous des formes diverses est un fait.
« Son apparente inégalité en est un second… Gardons-nous cependant de croire trop à celui-là. Le plus souvent, en effet, on est tenté de mettre sa souffrance au-dessus de celle du prochain. D’autre part, nous ne nous attachons guère à observer que les douleurs se rapprochant de la nôtre. On risque ainsi de ne pas tout voir et même de ne rien voir.
« Quoi qu’il en soit, voilà un phénomène de la vie, le plus considérable, le plus constant, le plus redoutable aussi, dont on se demande : « A quoi sert-il ? » Car rien ici-bas n’est inutile ; lui seul, en s’en tenant au point de vue humain, ne semble que nuire. Encore s’il nuisait partout de la même manière ! Mais non : quoi de plus divers que l’œuvre de la souffrance ? Ici, résignation, ailleurs, révolte ; autre part, élans vers Dieu, renoncement, mysticisme ; à côté, fureurs, incrédulité, blasphèmes ; tantôt la charité, tantôt l’ordure, pour s’étourdir. Ah ! croyez-moi, le problème n’est pas seulement dans l’existence de la souffrance. C’est devant le résultat de la souffrance que j’ai le plus tremblé… jusqu’au jour où, grâce à Dieu, j’ai compris et me suis incliné devant ce moyen cruel, et merveilleux !…
Ici, l’abbé abandonne mon bras. Après avoir débuté, comme je l’indique, d’une voix posée, lentement il avait suivi la progression de ses pensées et laissé transparaître une part de la fièvre intérieure qui, j’en suis convaincu maintenant, le dévorait. Désormais, il allait poursuivre autant pour lui que pour moi. On ne met tant d’ardeur à établir un bilan que lorsqu’on est en jeu. J’écoutais, mais le véritable auditeur de l’abbé Manchon était sa conscience.
— Cruel et merveilleux, reprit-il, répétant ces mots avec complaisance, mais combien sûr ! Parmi tant d’effets impossibles à classer et plus encore à juger, j’en vois deux en effet, toujours pareils, qui, tôt ou tard, paraissent comme le fruit sur l’arbre : et tous les deux ne sont à dire vrai que la même conquête imposée à l’homme ou plutôt à l’élu choisi par la souffrance.
« Le premier est le détachement : un détachement du devenir, de ce qui entoure, de soi-même, enfin de tout ce qu’on est convenu de nommer la vie. L’homme qui a vraiment souffert peut avoir l’air consolé : il ne retrouve jamais le goût de vivre. Détaché de la réalité, c’est déjà un mort qui erre. Vous avez été surpris du don Lormier ? moi pas. Je ne m’étonne pas non plus des générosités de ma mère. Son ardeur à diminuer la douleur des familles ne sollicite d’ailleurs aucun remerciement et ne se préoccupe d’aucun nom. Elle aussi, autant que Lormier, est détachée non seulement de la fortune, mais du bien qu’elle tente. Ma mère ne tient plus à elle, ni à moi, ni à rien. La douleur en a fait une plante arrachée brutalement de terre et qui, racines en l’air, achève d’expirer au soleil.
« Mais au-dessus du détachement, et par delà, il est un second effet dont j’estime qu’il est la raison suprême de la souffrance, et qui, rarement formulé, ou mal, ou parfois pas du tout, devient pourtant un élément de la pensée aussi dominateur que salutaire.
« Parce que la souffrance dépouille, parce qu’elle paraît injuste, parce que rien surtout n’est capable ici-bas de réparer ce qu’elle engendre, fatalement, l’être détaché de lui-même en appelle au delà. Sans la souffrance, l’homme n’aurait jamais songé à l’immortalité. Par la souffrance, il en acquiert le besoin et brisant les limites d’un présent qui ne compte plus, projette son existence véritable dans les régions de l’infini.
« Sous quelle forme, pareille induction souveraine ? Ah ! peu importe ! c’est affaire aux métaphysiques et aux religions, de tenter une précision si elles peuvent. Le principal, monsieur, n’est pas qu’on sache ce qu’il y aura : c’est que le regard mental ose enfin dépasser le visible ; c’est qu’à la notion d’un stupide divertissement de quelques années, se substitue celle d’une chaîne prodigieuse et riche, nous prolongeant à travers les réparations et l’agrandissement de l’avenir.
« Quand je suis entré chez ma mère, M. Lormier parlait de ténèbres qui supposent la lumière : c’est bien, il est sauvé ! Ma mère répondait : « Je cherche l’explication, mais la nuit reste… » Elle se trompait : puisqu’elle cherche, elle aussi est sauvée ! Pour tous deux, la souffrance a clos son œuvre…