L’abbé s’arrêta net :
— Et qui vous assure, monsieur, qu’un prêtre reçoive sûrement cette grâce ? D’où tenez-vous que la souffrance ne soit jamais une énigme pour lui ?
Il avait changé de stature, tout à coup, et redressé, fixait sur moi des yeux aussi chargés d’angoisse que ceux de M. Lormier ou de madame Manchon. Une seconde, l’homme extraordinaire aperçu par Duclos, m’apparut. Tant de passion contenue, une telle ardeur impérieuse émanaient de lui que, revenu au sentiment de la réserve nécessaire, je m’inclinai :
— Pardonnez-moi, balbutiai-je, j’ignorais que je risquais aussi, près de vous, de toucher à une blessure.
Il haussa les épaules, et se remit en marche. Je l’imitai.
Quelques minutes s’écoulèrent. La côte, devenue plus raide, obligeait à ralentir l’allure. Le jour baissait, maussade, et j’éprouvais un réel embarras. Il n’était plus question de reprendre un thème qui, seul, m’aurait intéressé ; j’hésitais d’autre part à proposer de rebrousser chemin.
Soudain, j’eus la surprise de sentir qu’on me prenait le bras.
— Vous allez repartir au front où la souffrance vous attend, vous aussi : puisqu’aujourd’hui, vous avez entrevu les questions redoutables qu’elle pose, vous plaît-il d’apprendre ce que j’en sais ? demandait l’abbé d’une voix grave.
Il commença, tenant mon silence pour un acquiescement, et j’ai conscience de ne pas changer un mot au discours qu’il me tint :
— Rassurez-vous d’abord : je ne parlerai pas en prêtre. Je veux m’en tenir aux seuls arguments de raison qui sont de nature à vous toucher. Remarquez pourtant que, par métier, je me heurte à la souffrance plus souvent qu’un autre ; ajoutez qu’elle est installée chez les miens ; oserai-je enfin avouer qu’elle ne m’a pas oublié ? Que de motifs pour méditer sur elle, et trouver auprès de vous un titre de créance !…