Vous souriez : je parle de drame, alors qu’il n’y a eu devant nous jusqu’à présent qu’une maison, des personnages quelconques et l’extérieur le plus paisible qui soit. Mais, en province, plus l’extérieur est dépourvu de rides, plus les gens s’efforcent d’être pareils à tout le monde, et moins on doit y croire. Ici d’ailleurs, n’avais-je pas eu pour aiguiller mes soupçons l’aveu d’un passé singulièrement troublé, auquel la mort seule avait mis fin ?
Bref, quels qu’aient pu être mes désirs secrets, un seul point apparaissait désormais évident, et c’était, qu’ayant entrevu un instant chacun des deux Lormier, j’avais de fortes chances pour ne plus jamais les approcher. On voit de même une barque se détacher de la rive où elle semblait amarrée, et fuir sans vous laisser le loisir de reconnaître qui la monte. Après tout, si c’est une déception, il en existe de plus cruelles. Résigné, je m’efforçai donc d’accueillir celle-ci avec bonne humeur, et las de philosopher, je m’apprêtais à regagner la ville, quand soudain j’aperçus de nouveau M. Lormier. Au rebours de mon attente, la barque restait en vue : je devais encore longtemps suivre ses passagers.
Il approcha de moi, rapidement, l’air gêné.
— Hé quoi ! m’écriai-je, aurais-je par hasard oublié de faire une ordonnance ?
Je m’étais efforcé de prendre un accent jovial : par contraste, son expression soucieuse n’en devint que plus visible.
— Non, dit-il, mais vous ayant vu entrer ici et sachant que la promenade n’a qu’une issue, j’espérais bien vous joindre. Au cas où vous ne seriez pas trop pressé, j’aurais voulu aussi… enfin je tiendrais à vous entretenir de choses… particulières…
— Rien de plus simple : voici une place qui nous attend.
En même temps, je montrai le banc sur lequel j’étais assis auparavant.
— Merci, je préfère marcher.
— A votre gré… De quoi s’agit-il encore ?