Jugez maintenant de l’émoi dans Semur quand le bruit se répandit tout à coup des fiançailles probables de mademoiselle Traversot avec un jeune homme, nouveau venu dans la ville et répondant au nom de La Gilardière.
Émoi est un terme qui rend mal ma pensée…
Il y a, en effet, dans nos cités provinciales, quelque chose de plus étonnant que l’apparence morne et l’indifférence affectée pour toute forme de vie sociale : c’est le besoin exaspéré de connaître la vie privée de chacun. Non content d’atteindre les faits et gestes quotidiens et comme si le présent ne suffisait pas, il remonte aux origines, fouille dans la famille, et de proche en proche, finit par joindre les grands-oncles et les arrière-cousins. Comment des êtres qui ne se rencontrent presque jamais, ne se communiquent rien, n’écrivent pas, lisent encore moins, comment, dis-je, parviennent-ils à connaître ce que des familiers ou des parents ne soupçonnent pas ? Là est le mystère.
Impossible pourtant de nier l’existence et le pouvoir de cette police officieuse, qu’on ne saisit nulle part, que chacun ignore et que tout le monde suit. Si loin qu’on prétende s’en tenir, si hostile qu’on lui soit, à l’heure propice, elle surgit, souffle à l’oreille la nouvelle importante ou niaise, tantôt éclaire une aventure inexpliquée, tantôt d’une chiquenaude démolit l’œuvre de longues patiences, enfin toujours affirme son droit de contrôle et de justice sans appel.
Qui l’incarne ? Où découvre-t-elle ses documents ? Quels agents la servent ? Ne cherchez pas : c’est vous, moi, tout le monde… Il m’est arrivé d’apprendre le même fait, et le même jour, par l’entremise d’un cordonnier, du vicaire, de l’adjoint radical et d’une dame royaliste. Elle est partout et elle s’occupe de tout, sans indulgence, avec férocité. Mais s’agit-il de l’étranger, de celui-là surtout qui tente de forcer la confiance de la communauté ou de prendre place parmi les habitants, elle devient sans pitié. Pour un mot l’homme est compromis ; une démarche, le plus souvent innocente, l’achève ; pris à la gorge par l’opinion, il n’a plus qu’à partir, laissant derrière lui la ville indemne, et délivrée.
Que les fiançailles d’Annette Traversot eussent suffi par elles-mêmes à émouvoir Semur, vous n’en doutez pas : mais la qualité du fiancé, l’ombre dont il avait réussi à s’envelopper allaient faire bien autrement bouillonner les cervelles.
Qu’était, en somme, ce La Gilardière ?
Débarqué depuis cinq mois à peine, tout de suite introduit dans la banque Chasseloup, il y figurait en qualité d’associé libre, c’est-à-dire que, sans être rien en titre, il passait déjà pour futur successeur. Ses références étaient diverses. Au mieux avec le sous-préfet, il avait aussi pour lui le clergé de Notre-Dame et recevait à dîner l’abbé Valfour. Élégant, il menait un train qui, modeste à Paris, offusquait à Semur la parcimonie générale. On assurait qu’il avait une mère, mais celle-ci n’avait jamais paru. Son nom enfin était sonore. Toutefois, nul dans le pays ne connaissait des La Gilardière, si bien que le titre, la famille et la fortune demeuraient sans gérants : un aventurier en quête d’héritière n’eût pas semblé très différent.
Chose curieuse, on n’en savait littéralement rien de plus. Interrogé, le clergé se bornait à louer un jeune homme si bien élevé. Les Chasseloup restaient muets. Quant au sous-préfet, les recommandations venues de Paris lui paraissant des ordres, il se moquait du reste.
L’annonce qu’un tel homme osait prétendre à la main d’une Traversot provoque un déchaînement. Personne qui, à propos de rien et de n’importe quoi, ne vous en entretînt. Les gamins dans la rue, l’épicier à son comptoir, les dames en visite, tous en jasaient. Si bien que moi-même, gagné par la contagion, mais désireux de remonter aux sources, je décidai de faire visite aux Traversot.