Quinze jours environ s’étaient écoulés depuis mon entretien avec les Lormier, quand je me rendis ainsi à l’hôtel de Thil.
Reçu fort aimablement par madame Traversot, et après un certain nombre de détours préalables, je réussis à aborder le sujet délicat. N’ayant nourri de son côté aucune illusion sur la raison de ma politesse, madame Traversot s’empressa aussitôt de me décocher en plein visage un éloge de M. de La Gilardière, où je fus libre d’admirer à volonté comme il était fait avec ardeur et combien cette ardeur manquait de conviction. J’en conclus sans effort que la situation de La Gilardière était moins solide que le bruit n’en courait, mais qu’à défaut des parents, il avait dû conquérir la fille. L’aventure est fréquente.
En manière de péroraison, madame Traversot termina d’un air moitié figue, moitié raisin :
— Annette a la candeur des personnes de son âge : j’ai confiance toutefois dans sa raison. Et puis… de tels projets ne sauraient se préciser qu’avec l’aide d’une mère : madame de La Gilardière n’est pas encore venue chez son fils, que je sache ?…
— Quel que soit l’heureux élu, répliquai-je poliment, le choix de mademoiselle Annette sera toujours accueilli avec sympathie. Elle est de celles à qui chacun souhaite le bonheur.
Madame Traversot, qui m’avait accompagné jusqu’au perron, mit le doigt sur sa bouche pour m’inviter une dernière fois à une discrétion qu’elle estimait illusoire :
— Nous ne sommes pas pressés, croyez-le bien. Annette non plus… Elle est si jeune encore !
Et nous nous quittâmes sur cet adieu dont la diplomatie résumait assez bien le mélange d’espoirs et de craintes à travers lequel les Traversot devaient s’égarer pour le moment.
Je m’apprêtais à quitter le Rempart quand, machinalement, je levai les yeux vers l’observatoire de mademoiselle Lormier. Je ne pouvais penser à elle sans me la figurer là : il ne me venait pas à l’esprit qu’elle fût libre de se trouver ailleurs, comme tout le monde. J’eus la déception de n’apercevoir personne.
Bien entendu, je ne m’y arrêtai pas autrement, et j’allais dépasser la porte Lormier, quand celle-ci s’ouvrit pour livrer passage à une dame en noir que j’hésitai un instant à reconnaître, tant son visage était caché par une voilette épaisse. Tandis que je cherchais en haut mademoiselle Lormier, c’était elle en personne qui paraissait au bas.