— Aucune chimère ne me trouble ; j’ai des yeux et ils voient. Ma fille n’est plus à moi : quelqu’un me l’a prise. Nous avons l’air encore de vivre en tête-à-tête : ce n’est pas vrai, entre elle et moi, il y a lui !
Convaincu que plus je garderais de ménagements et plus il s’entêterait dans ses affirmations sans les éclairer d’aucune manière, je ripostai alors rudement :
— Pour prendre votre fille, il faudrait d’abord pouvoir en approcher ! Vous ne vous quittez pas. Elle sort si vous sortez, et rentre quand vous rentrez. Et qui connaissez-vous ici ? Quelques prêtres, des voisins, personne… Nulle maison plus fermée que la vôtre ! Songez que, lorsque vous m’avez appelé, j’avais à peine entendu prononcer votre nom ! Ma venue a été un fait tellement extraordinaire que vous en avez conçu, un instant, les pires craintes ; celles-ci se sont dissipées, soit, mais jugez des autres ! Le voilà, le réel ! Y ajouter quoi que ce soit est inductions et sottises. Quant au traitement, il dépend de vous seul. La jalousie n’est pas une maladie : elle est un vice. On ne s’en guérit pas avec des drogues : on s’en corrige. A vous de la dompter, comme on y arrive pour la morphine ou le vin.
Il s’était remis à m’écouter avec l’avidité de l’enfant qui tente de se rassurer auprès d’une grande personne. Peut-être aurait-il été déçu si je ne lui avais pas dit ces choses qu’il s’était déjà dites, et précisément de cette manière ; mais, comme auparavant, je sentais aussi que mes paroles glissaient sur lui sans l’atteindre, telle une averse sur des ardoises. Quand il comprit que j’avais fini, ce fut cette fois sur un ton rectiligne qu’il reprit :
— Vous avez raison, le réel est cela : deux êtres qui matériellement ne se quittent pas, que jamais ou très rarement un tiers visible ne distrait ; deux êtres encore qui mangent à la même table, sont abrités par le même toit, échangent des apparences de confidences avec une apparence d’abandon… Seulement, est-ce tout ?… Quand ma fille ne croit pas que je la surveille, avez-vous vu ses yeux ?… des yeux d’absente !… Quand, après un long silence, je m’avise de lui parler, avez-vous vu l’effort de son visage pour revenir au présent ? Quand nous sommes à table, avez-vous vu avec quelle attention elle surveille le moindre bruit de rue, et, si par hasard quelqu’un passe, avec quel art elle invente un prétexte pour approcher de la fenêtre et vérifier si par bonheur ce serait lui ? Pas de tiers visible, c’est exact : mais à quel moment celui dont je parle consent-il à nous quitter ? A lui, les seuls vrais sourires de ma fille ! Essaie-t-elle de livrer un peu d’elle-même, comme elle s’adresse à lui ! Pas une phrase qui ne passe alors par-dessus moi, pour l’aller retrouver, je ne sais où ! Il est là, vous dis-je, sans répit, dans nos silences douloureux, nos causeries importunes ; non seulement il a violé la demeure, mais il s’étonne de m’y trouver : avant longtemps, il tentera de m’en chasser !
Il conclut :
— Et puis, qu’ai-je besoin de voir ? Si par hasard vous avez jamais aimé, ce dont je vous plaindrais, fallait-il que vous vissiez pour apprendre quand on était las de votre présence ? Vous le sentiez ! Ce que l’on sent est autrement certain que ce que l’on voit. Sentir, c’est happer l’impondérable, tâter l’invisible, atteindre là où le regard ne pénètre pas. Dans un doute poignant, je vous le demande, est-ce vos yeux que vous consultez ou la perception intime, continue, que la raison méprise et qui, heureusement, veille à sa place pour notre garde ?
Tandis qu’il parlait ainsi, j’avoue qu’une partie de son discours m’échappait ; j’étais trop à la découverte de l’homme nouveau qui se révélait. Je ne savais pas encore que l’âme s’abrite toujours derrière de fausses apparences, comme l’amande derrière une coque et qu’il faut le marteau de la souffrance pour les briser. J’avais connu jusqu’alors un Lormier un peu falot, un peu rêveur, et dont l’unique originalité consistait dans une tendresse paternelle qui confinait à l’état maladif : c’était un autre que j’écoutais, certainement le seul vrai, un autre, maître de sa pensée et de sa parole, soulevé par la passion et l’analysant comme si elle lui demeurait étrangère, tour à tour s’exprimant avec la monotonie d’un greffier et plongeant brusquement dans le détail subtil de sentiments inexprimés, mais toujours avec une telle force logique que je commençais à subir l’entraînement de ses raisons. Se trompait-il d’ailleurs ? Sans aller jusqu’à le croire tout à fait, je me sentais ébranlé. Déjà, je ne criais plus à l’impossible. Après tout, qu’il fît erreur ou non, le fait de deux êtres amenés à vivre ainsi l’un près de l’autre, en simulant une confiance qui n’existe plus, n’était-il pas déjà par lui-même un drame certain ?
— Admettons, répondis-je enfin après une courte réflexion. Il est entendu que le cœur de votre fille ne vous appartient plus, ou plutôt qu’il se partage entre vous et un autre. Il existe, semble-t-il, un moyen assuré d’obliger l’autre à découvrir son visage et, — très probablement, — de l’écarter. Votre fille a l’audace de la vérité : interrogée, elle répondra. Ayez le courage d’aller droit à l’ennemi, demandez le nom, et après…, après, suivant ce qu’il sera, vous chasserez l’homme, ou, s’il est digne d’elle, donnez-le lui !
— Inutile. J’ai posé la question : Geneviève s’est tue.