Oublieux de ma présence, M. Lormier, à ce moment, était en effet en train de se replier sur sa propre vie, pour découvrir quelles lois la conduisaient.

L’homme est toujours ainsi, rebelle au cas particulier. Parce qu’il place en lui-même le centre de l’univers, il prétend ne subir que des lois universelles, et s’indigne de ne pouvoir conclure de son aventure misérable à la destinée de tous.

Quand il eut marché un assez long temps, M. Lormier s’arrêta brusquement devant moi :

— Si je savais au moins pourquoi je souffre ! s’écria-t-il. Il y a des gens pour croire en Dieu : sérieusement, que penseriez-vous d’un homme apportant à ses rigueurs la dixième partie de l’incohérence qui préside à nos vies et que ces gens taxent de providentielle ?

J’allais tenter de répondre ; il m’arrêta d’un geste rude.

— De grâce, ne m’interrompez pas ! J’ai besoin de crier. Je ne suis même venu que pour cela. Dans une heure d’abandon, j’ai commencé l’autre jour de me livrer à vous : autant continuer jusqu’au bout. De cette façon, il n’y en aura jamais qu’un à être informé !… Oui, qui décide du lot de bonheur ou de malheur attribué à chacun ? Au nom de quelle justice y a-t-il des êtres comblés, et d’autres toujours broyés ? Tenez, moi, par exemple…

Il jeta autour de nous un coup d’œil circulaire, comme s’il dominait une foule suspendue à son récit :

— Voulez-vous le compte de ce qui me fut octroyé ? Dès mon enfance, gêne, misère et maladie. Mes parents étaient de pauvres vanniers qui allaient de village en village, gagnant au jour le jour de quoi manger. Encore, si humble soit-elle, pareille origine pouvait-elle rester honorable ? Point : mon père, faussement accusé de grivèlerie, est mort en prison. Quant à ma mère, j’ignore comment elle a fini : personne, cela va de soi, n’a paru autour de moi pour entretenir son souvenir. Ainsi, un début de gueux, et l’aurore d’une vie que je n’avais point sollicitée, tarée avant même que j’aie pu m’en rendre compte. Où est mon délit jusque-là ? Pour quelle dette suis-je déjà recherché par le sort ?… Mais continuons… Donc, on me recueille dans une ferme pour garder les bêtes ; je vais à l’école ; le curé fait de moi un enfant de chœur ; finalement, je suis expédié au petit séminaire, tant on me trouve intelligent. L’intelligence ! Ah ! cette fois, vais-je me plaindre ? Je pouvais n’être qu’un berger idiot, et grâce à une cervelle que je n’ai pas plus choisie que je n’avais désiré l’existence, je vais devenir apprenti curé ! Je suis honnête aussi, — le sort, vous le voyez, me prodigue les dons de qualité supérieure, — et ne pouvant me résoudre à vivre d’une vocation que je n’ai pas, je m’enfuis à Paris, honni par mes bienfaiteurs, sans autre désir que de satisfaire une soif d’apprendre qui m’a été injectée comme un venin, que je croyais exceptionnelle, et qui était celle de tout le monde. Nouvelle chance, direz-vous : comptez vite, nous arrivons au bout. Aussi bien, peu importe comment je devins, non pas un savant, non pas même un ingénieur de talent, simplement un bon ouvrier de laboratoire, honnête, ingénu grâce à la pauvreté, et dont on disait que peut-être il ferait fortune. C’est à ce moment que j’ai rencontré ma femme et que l’amour a paru dans ma vie…

Il eut une sorte de hoquet convulsif.

— L’amour… Regardez-moi : ce mot, dans ma bouche, a l’air d’une gageure. Cependant toute l’humanité, belle ou laide, grande ou vulgaire, tout ce qui pense et tout ce qui sent sur notre boule de terre, ne le prononce-t-il pas de même et avec un égal frémissement ? Si j’avouais qu’en découvrant l’amour, j’ai trouvé l’existence un bienfait et cru qu’elle a de quoi se faire pardonner le reste ? Il était donc possible de mettre contre son cœur un autre cœur battant à l’unisson, et, côte à côte, des pensées qui, pareilles à une fonte en fusion, ne seraient plus qu’un grand jet lumineux ! Entrevoir une telle ivresse, soupçonner seulement qu’on en approche, n’est-ce pas assez, je vous le demande, pour rendre le présent ineffable, et le passé inconsistant ? En revanche, que j’aie attendu ce miracle, que j’aie cru le pouvoir vivre, de quel nom nommerez-vous cette cruauté, vous qui savez que cela n’a pas été ? Paix à la morte ! j’ai trouvé dans mon mariage les rations de confort que beaucoup auraient souhaitées et je ne souhaite à personne la misère et la soif qui m’y ont consumé… Paix à la morte, encore un coup ! Mais pourquoi la passion d’aimer qui m’a dévoré, et ce don fatal attaché à l’être, comme une robe de Nessus, sinon pour mieux faire souffrir ? Souffrir !… enfin, voici le mot lâché ; il n’explique rien mais commence et conclut tout. La souffrance est injuste, bête, incompréhensible ; elle ne conduit nulle part, elle est inutile ; et, pareille à une bête de proie, elle ne guette que certains, s’en repaît, s’en amuse et va pour prolonger son plaisir jusqu’à négliger tous autres gibiers à sa portée… Ma femme n’est plus là pour me séparer de ma fille : Dieu merci ! c’en est fini des heures cruelles, je vais être libre d’adorer mon enfant ? Sottise ! La bête m’ayant pris au début sous sa griffe ne me lâchera point : non seulement ma fille m’échappe, mais j’en suis à redouter qu’un inconnu ne la torture. Cependant, ailleurs, d’autres s’obstinent à être heureux ! vous, ce La Gilardière dont nous parlions, ce boutiquier peut-être que j’aperçois là, au seuil de sa boutique… Je connais des voleurs triomphants, des cœurs que l’amour comble, bien qu’ils soient à soulever de dégoût… Alors je demande : au nom de quoi ceux-ci plutôt que ceux-là ? Quelle est la règle qui protège ? On parle d’un Dieu : où est-il ? d’une justice : où la trouve-t-on ?