Je me suis efforcé de reproduire ce long discours tel que je l’entendis. Ce que je ne puis rendre, c’est l’impression extraordinaire que donnaient la mimique de cet homme, la variété du ton, les alternances d’une voix tantôt basse comme pour confier un secret, tantôt éclatant sous la révolte ou brisée par un sanglot mal contenu. Et quelle sensibilité exaspérée dans ces aveux arrêtés à mi-route ! car il était évident que plus le récit approchait de l’intime de sa douleur, moins il parvenait à s’exprimer. A peine quelques mots sur le naufrage de son amour, rien sur le drame actuel.

Au dernier cri, enfin, il passa la main sur son front, de l’air d’un homme qui s’éveille. Peut-être ne se rendait-il pas compte de tout ce qu’il avait dit. Puis, s’interrompant soudain :

— Je vous demande pardon, balbutia-t-il, je crois que je me suis égaré…

Et de nouveau, nous demeurâmes silencieux.

Que répondre en effet aux questions qu’il posait ? Quelle justification lui donner de la souffrance imméritée qui l’avait amené, pantelant, dans mon cabinet habitué jusqu’alors à n’entendre que le cri de la chair douloureuse ? Cependant, si impuissant que je fusse à l’éclairer, pouvais-je aussi continuer de me taire ? A de certains moments, et quoi qu’elle prononce, la parole humaine est source d’apaisement. Après avoir hésité, j’approchai de lui, et prenant ses mains comme au début :

— Cher monsieur, combien je vous plains ! Les problèmes que vous soulevez sont, hélas ! sans solution. D’ailleurs, à quoi bon la chercher ? Nous vivons dans l’inexpliqué. Que la souffrance soit un don divin ou l’œuvre d’un destin malfaisant, qu’elle perde ou non son mystère, elle pèse du même poids. En revanche, je doute qu’un bilan, tel que vous tentiez tout à l’heure de l’établir, puisse être exact : il y manque toujours quelque chose, et parfois l’essentiel. On ne néglige aucune douleur, on ne compte pas les joies. S’efforce-t-on de le faire, il n’est pas de commune mesure entre les unes et les autres. J’ajoute que, s’il en existait…

Il m’interrompit :

— Je devine que vous allez dire : tout se compense. Ce n’est pas vrai.

— J’entends bien, repris-je à mon tour, vous croyez au voleur triomphant : accepteriez-vous pourtant de prendre sa place ? Pour changer de sort, changeriez-vous d’âme avec lui ?

Il haussa les épaules.