Il y eut d’abord l’annonce de l’arrivée prochaine de madame de La Gilardière. On donnait du même coup des précisions sur celle-ci. Elle habitait Paris, mais possédait, assurait-on, un hôtel somptueux à Orléans et des propriétés en Beauce que, pour des raisons inexpliquées, elle ne visitait jamais. Ses sentiments religieux ne pouvaient faire doute, car son fils aîné, seul frère de La Gilardière, entré fort jeune dans les ordres, desservait actuellement, en qualité de vicaire, une paroisse de Versailles. On affirmait enfin que, si excellente chrétienne qu’elle parût, elle aimait l’argent, et exigerait certainement une dot des Traversot. Comme il était douteux que ceux-ci pussent la fournir, on en concluait que le projet sombrerait au cours du voyage.
Puis, ce fut une autre histoire. Plus d’arrivée en perspective. Madame de La Gilardière ne viendrait pas. Le mariage était rompu. La raison ? Un conte à dormir debout. La Gilardière n’était pas La Gilardière, mais prosaïquement un sieur Manchon, frère de l’abbé Manchon fort lié avec l’abbé Valfour, lequel, comme on sait, avait été des premiers à patronner dans Semur le nouvel arrivant.
Alors, pourquoi ce titre, et comment expliquer que l’abbé Valfour, si honorablement connu, se fût prêté à une usurpation d’état civil, quitte à compromettre la famille la plus notable du pays ? Ici les explications variaient. L’une d’elles, très répandue, consistait à affirmer la naissance illégitime de La Gilardière. Faute de pouvoir le reconnaître, sa mère l’avait fait inscrire sous un nom de fantaisie, peut-être celui du lieu de naissance. Quant à concilier pareille aventure scandaleuse avec ce qu’on affirmait de l’intransigeance de madame de La Gilardière, c’était affaire aux habiles, et, de plus, sans importance.
Bientôt, d’ailleurs, un fait donna tort à tout le monde. Si, en effet, madame de La Gilardière ne paraissait toujours pas, si même les Traversot avaient fait subitement une absence de quelques jours, l’hôtel de Thil se rouvrit. La Gilardière continua d’y fréquenter comme avant.
Ainsi groupés, de tels racontars prennent un aspect incohérent, j’en conviens. Était-il assuré pourtant qu’il ne s’y trouvât que du roman ? Plus d’une fois, les recueillant, je me rappelai que M. Lormier avait hésité à communiquer au notaire des Traversot un renseignement « à défaut duquel des personnes honorables risquaient d’être dupées ». Inconsciemment, il s’établit de la sorte au fond de moi une sorte de lien mal défini entre les deux histoires. Je m’habituai à les associer comme si véritablement l’une eût conduit l’autre. Vous verrez plus loin quelles inductions je me risquai même à en tirer…
On en était là, c’est-à-dire qu’en dépit du tourbillon de médisances qui emportait la ville, les intéressés suivaient paisiblement leur chemin, quand une aventure mystérieuse bouleversa les cervelles et provoqua le dénouement.
Mais auparavant, que je mentionne encore une courte et fortuite rencontre avec M. Lormier. Ce devait être la dernière d’ici longtemps, et elle eut lieu précisément la veille du jour où le scandale éclata…
Ce soir-là, je ne sais pourquoi, pris d’un irrésistible désir de solitude et de flâne, je m’étais décidé à me rendre au Rempart. Il y a des heures, où, fût-on libre d’inquiétudes et parfaitement heureux, on éprouve ce que j’appellerais volontiers la nostalgie de la mélancolie. N’importe qui a connu cela. Arrivé à la promenade, je m’installai sur un banc, et face au paysage paisible, savourai la tristesse qui m’accablait sans cause. Elle m’oppressait comme si ma misère eût été véritable, et je n’aurais pu dire cependant à quoi elle tenait ni pourquoi elle était venue. Las de rêver, je m’apprêtais à repartir, quand au bout du mail surgit à son tour la silhouette de M. Lormier. Il avait l’air de se diriger vers moi et je crus qu’il m’avait aperçu. En réalité, il regardait bien devant lui, mais tout entier à ses pensées, ne voyait rien.
Mon premier instinct fut de m’enfuir, tant je souhaitais garder intacte la tranquillité que j’étais venu chercher. Je réfléchis ensuite que je risquais de me montrer impoli et que le mieux serait d’expédier rapidement la corvée que le hasard m’imposait.
Allant à sa rencontre, je l’abordai, le premier.