En apprenant ces sottises, je haussai d’abord les épaules. J’en vins ensuite à me demander si l’on ne se trouvait pas précisément devant une tentative savamment combinée pour prendre un adversaire contre lequel les efforts précédents avaient échoué. Je me le demande encore. Mais allez-y voir ! Tout compte fait, je ne fus pas loin non plus de considérer, avec la plupart, que La Gilardière avait au moins le tort de beaucoup faire parler de lui. Je ne devais pas le penser longtemps. Deux jours plus tard, en effet, on sut que les billets avaient été retrouvés précisément dans son bureau. En revanche, l’essentiel était obtenu : La Gilardière venait de partir sans crier gare. Il ne revint plus. Il était écrit qu’Annette Traversot resterait fille.
Autant la tempête avait soufflé violente, autant la victoire fut accueillie avec calme. Subitement les langues s’arrêtèrent. Plus de retours sur le passé. Il semblait positivement qu’aucun La Gilardière n’eût existé, ou, si l’on veut, l’équipage l’ayant jeté par-dessus bord, le navire continuait sa route, et rien dans le sillage ne décelait qu’un homme eût disparu.
Ah ! cela encore est bien particulier à la province, qu’elle puisse ainsi se passionner pour ou contre un étranger et que, celui-ci reparti, elle oublie du jour au lendemain jusqu’à son nom ! Les Traversot eux-mêmes affectèrent d’ignorer que leurs espoirs avaient sombré. On mit cependant un certain empressement à leur rendre visite, sans doute par manière de condoléance, et je dus me résoudre à y aller, comme les autres, mais j’attendis pour cela qu’une quinzaine se fût écoulée.
Si maintenant vous me demandez quels liens rattachent ces faits à la vie des Lormier, je vous répondrai bien entendu : « Aucun, si l’on s’en tient aux vraisemblances ». En revanche, peut-être serez-vous frappés comme moi de la coïncidence qui va suivre.
En me rendant chez les Traversot, je m’étonnai tout d’un coup de n’avoir plus de nouvelles des Lormier. Passer devant leur maison, n’était pas un détour. Mais voici qu’en approchant j’eus l’extrême surprise de voir les volets clos, la porte barricadée.
Alors, résolu d’en savoir plus, je m’informai près d’un voisin.
— M. Lormier serait-il absent ?
— M. Lormier a dû partir mardi passé.
— Savez-vous quand il sera de retour ?
— Mais, monsieur, puisque je vous dis qu’il est parti… tout à fait parti… voire même que la maison est présentement à louer.