Il approuva d’un signe de tête ; un commentaire suivit, neutre, décoloré, du même ton, je vous le jure, que les oui qui avaient précédé : car, lorsqu’on a dépassé certaines limites dans la douleur, tout prend le même accent :
— N’aviez-vous pas remarqué que je suis en noir ?…
Et M. Lormier rentra dans son mutisme. Moi-même, j’étais incapable de prononcer une syllabe. J’avais cru jadis apercevoir la souffrance : quelle erreur ! A ce moment, enfin, j’en découvrais le visage.
Comprenez ce que ceci veut dire.
A nos pieds, la lumière filtrée par les branches coulait en ruisseaux d’or sur le sol. Un souffle tiède animait l’allée illuminée. Tout ce que les yeux atteignaient était serein et beau… Cependant, une telle certitude de douleur définitive émanait de nous que la splendeur n’existait plus : le silence d’un homme qui souffre suffit pour éteindre la beauté de l’univers et l’univers lui-même.
Quatre années auparavant, dans mon cabinet, M. Lormier avait prononcé des plaintes, poussé des cris, clamé la révolte : ce n’était pas non plus la souffrance. La vraie, la seule dont il convienne de s’occuper parce que seule elle nous appartient en propre, se reconnaît aux faces impassibles qu’elle modèle et à ce fait qu’on la sait sans remède.
Cette fois nous touchons le fond ; le privilège effroyable de l’homme vient de paraître. Tout, dans la nature, vit, subit, et meurt, mais sans savoir. L’homme, lui, sait et parce qu’il sait, ne peut être consolé…
La fille de M. Lormier était morte. Qu’est-ce que la mort, sinon une absence qui ne finit pas ? Des milliers de gens, par le monde, supportent sans peine l’absence de vivants qui eux non plus ne reviendront pas : que suffit-il pour cela ? ignorer que le voyage ne sera suivi d’aucun retour. Du coup, on se nourrit d’espoir, on est libre d’attendre l’absent. Mais M. Lormier, lui, savait que nulle puissance n’était capable de le ramener. Alors, quelle consolation lui offrir ? De la pitié ? elle exaspère. Un appel à la croyance ? Croire n’est point tenir, et on ne se reprend à des possibles que s’ils ne vous sont pas nécessaires.
Pour calmer M. Lormier, il n’y aurait eu qu’un moyen : obliger la mort à rendre ce qu’elle avait pris, et justement, je le répète, on savait que la mort ne rend jamais !
Ainsi, toute parole impuissante, tout geste inutile : il n’y avait bien qu’à ne plus bouger, à se taire… et je me tus, je ne bougeai plus : pendant un long moment, on aurait pu nous confondre avec les arbres d’alentour…