Ainsi, quelque part un homme existe, que ma fille a aimé, qui a dédaigné ma fille, pour lequel ma fille a tout sacrifié, y compris moi : et cet homme m’échapperait ? Allons donc ! dussé-je y consumer ce qui me reste de fortune et de vie, je prétends, j’exige de l’atteindre !

Comprenez-vous aussi pourquoi vous êtes là, pourquoi vous m’écoutez ?

Depuis deux mois, je fouille le passé, je scrute, je tâtonne… Ah ! tous les gens que nous avons pu connaître, comme je les ai déjà interrogés, soupçonnés, jaugés !… Rien encore, pas même la pauvre lueur qui, sans éclairer, marquerait au moins la voie ! Et voici que, soudain, vous reparaissez… vous qui avez dû savoir… qui savez peut-être… Du coup, j’ai vu l’horizon se rouvrir. Il me semblait que ma fille elle-même vous amenait pour mettre fin à ma dernière angoisse. Elle était là, me commandant de ne rien omettre, assurée d’éclairer ainsi vos soupçons, ou mieux, de justifier votre certitude. Alors, à votre tour ! Quand on a été mêlé comme vous à la vie quotidienne d’une ville, on n’ignore rien de ce qui s’y passe. Je sens, je suis sûr que vous, du moins, n’hésitez pas… Donc, répondez ! qui est l’autre ? A qui dois-je l’enfer où je descends ? Oh ! ne détournez pas les yeux… Même si c’était vous, par hasard, vous ne devez pas vous taire ! parlez… j’ai tout dit… j’attends… »

VIII

Arrêtons-nous un instant, avant de poursuivre la scène.

Il est clair que n’importe quel auditeur eût senti son indifférence fondre au rayonnement de douleur qui émanait de M. Lormier. Qu’était-ce, quand on avait mesuré, comme moi, la passion jalouse dont ce père avait vécu ?

Admirez aussi l’ingéniosité de la souffrance, une fois la blessure faite, à se renouveler. Quelle gradation savante ! Pour une indisposition sans gravité, j’avais vu M. Lormier trembler d’épouvante à la pensée de perdre sa fille : il l’avait maintenant perdue deux fois. A un autre, qui eût aimé son enfant d’une manière ordinaire, cela ne serait pas arrivé ; mais au père exceptionnel, l’exceptionnelle aventure. Pour être choisi, il suffit qu’on soit entre tous le plus apte à goûter l’amertume du breuvage…

Restait qu’au milieu de tant de ruines, un vague désir agitait le cœur du malheureux. Que ce désir fût ou non déraisonnable, il était. A tort ou à raison, M. Lormier voulait connaître l’autre. Allais-je lui répondre, et m’abandonnant à mon tour à l’intuition qui, brusquement, illuminait mon esprit, devais-je, pour l’apaiser, lui livrer celle-ci ?

Ici, en effet, se place pour moi une série de phénomènes mentaux que je ne tenterai pas d’expliquer et dont il me suffit que je les aie subis. Et d’abord, à peine M. Lormier achevait-il son récit, que, brusquement, une image avait surgi devant mes yeux : La Gilardière.

Pourquoi lui ? quelles preuves en apporter ? Un seul jour, il avait passé devant nous, et mademoiselle Lormier avait semblé ne pas le voir. Une autre fois, M. Lormier en avait parlé et c’était pour en dire du mal, précisément sur la foi de sa fille. Enfin La Gilardière parti, les Lormier étaient partis à leur tour : coïncidence, rien de plus.