Il attend un instant, croyant que je vais lire, mais je ne bouge point. Après quoi, il se lève :

— Je comprends, monsieur, que vous préfériez être seul pour en prendre connaissance. Que Dieu vous aide ! Si vous le permettez, je reviendrai dans quelque temps.

La porte bat : je me retrouve seul. Et je contemple l’enveloppe blanche sur laquelle mon nom n’est même pas écrit, cette enveloppe qui, paraît-il, vient de ma fille, où elle a mis peut-être sa vraie pensée, où je trouverai, m’assure-t-on, ma première consolation.

Près de quarante-huit heures s’écoulèrent, le croiriez-vous ? durant lesquelles je n’y touchai pas, tant j’avais l’effroi de ne trouver que des phrases pieuses, l’espoir d’y découvrir que j’étais encore aimé, et une crainte sourde de me heurter à de nouvelles douleurs.

Enfin, vaincu par le désir d’approcher une dernière fois ma fille, je sortis, en tremblant, le feuillet, et je lus.

Que je dise tout de suite que je n’ai plus la possibilité de montrer cette lettre, cette confession plutôt : je l’ai brûlée. Elle n’était pas d’ailleurs de la main de Geneviève, trop faible déjà pour écrire elle-même. Le contenu, cependant, en reste gravé là… Il y a des phrases qu’on lit une fois et qui s’impriment au fer rouge. Ces phrases, non plus, je ne les répéterai pas. Trop souvent, depuis lors, je me suis demandé s’il n’eût pas été mieux de les ignorer !… En revanche, pour vous éclairer, il est nécessaire de résumer l’essentiel…

Et d’abord, ma fille me demandait pardon ! oui, — pardon de m’avoir quitté, pardon de s’être dérobée à l’immense tendresse qu’elle savait lui être donnée, pardon de n’avoir pas dit comme elle me la rendait…

Je sais bien qu’à la veille de sa vêture, elle m’avait écrit les mêmes choses : mais alors, elle obéissait à une règle, tandis que maintenant rien ne l’obligeait à rappeler ainsi notre passé, rien surtout ne l’obligeait à le justifier. Or, monsieur, la suite n’avait pas d’autre objet.

Acte d’humilité, avait dit l’aumônier. Suprême élan de contrition ? possible encore… Avant tout, besoin de m’expliquer, à moi le père, pourquoi j’avais été torturé et quelle fatalité supérieure dicte les événements.

Si ma fille, en effet, est morte carmélite, si vous me voyez là, dépouillé, solitaire et révolté, c’est que ma fille, ayant cru tuer une âme, n’a vu, pour la racheter devant Dieu, qu’un sacrifice possible : le sien. Supposez une seconde qu’il n’y ait pas eu l’autre, ma fille n’eût jamais été religieuse, je n’aurais pas souffert, et probablement je bénirais la vie. Laissons de côté la phraséologie pieuse, les remords de pécheresse accablée sous le fardeau d’une faute problématique, que reste-t-il de la confession de ma fille ? L’autre. Car, à Semur, mes yeux avaient bien vu. De toutes les forces de son être, ma fille adorait l’autre ! A la suite de quel drame l’autre a-t-il disparu en menaçant de se tuer, comment ma fille a-t-elle perdu sa trace, cru la menace réalisée, comment surtout en est-elle venue à se traiter en justicier ? je l’ignore ; et à quoi bon d’ailleurs ? Ah ! si seulement elle m’avait alors ouvert son cœur, ensemble, n’est-ce pas ? nous aurions vu clair, j’aurais dissipé ces folies : je lui aurais ramené l’autre, à coup sûr demeuré bien vivant ! tandis que maintenant… Maintenant, monsieur, ma fille est morte, je voudrais être mort, et c’est un autre qui a fait cela, un autre dont ma fille a probablement ignoré ce qu’il est devenu, un autre dont je ne connais toujours pas le nom… Auparavant j’accusais Dieu : désormais, je dois accuser, haïr dans le vide !