Vous croyez aussi, peut-être, que j’ai tenté de rompre les barreaux qui me séparaient du corps de ma fille ? Je suis parti sans répondre, sans un geste, sans une larme. Tout à coup j’étais devenu exactement pareil à ce bois de fauteuil… insensible… je le suis encore. D’ailleurs, de quoi me plaindre ? Depuis si longtemps déjà, ma fille était morte pour moi ! Alors, n’est-ce pas, il n’y avait rien de nouveau, rien sinon que, derrière le voile, les survivantes prieraient encore avec plus de joie ?…

Hé bien ! non… Tout est changé : avant, je ne la voyais plus, elle était perdue pour moi, mais je la sentais vivante ! Avant, ce n’était qu’un couvent qui me la prenait, c’est-à-dire d’autres êtres humains capables, comme vous et moi, de changer d’idée, et même de lâcher leur proie ; tandis que cette fois, le voleur ne rendra pas ! Un vol, voilà le mot ! et dans quelles conditions !…

Si rude que soit le jeu de la vie, il y a des conventions qui le régissent. Les parents, par exemple, disparaissent avant les enfants. L’inverse est une tricherie. Or, pour moi, la mort a biseauté les cartes ! Elle m’a volé, vous dis-je, contrairement aux règles, volé comme on détrousse un provincial dans un tripot ! Et il n’y a pas de police pour interdire cela, pas de magistrat pour le punir !… Étonnez-vous, maintenant, si des pensées atroces se lèvent dans mon cerveau ! La vue d’une mère avec son mioche me fait serrer les poings. Quand une jeune fille passe, je me demande : « Pourquoi n’est-ce pas elle qui est morte ? » Je hais la jeunesse qui s’étale, les infirmes qui prennent au soleil la place de ma fille : la lumière, la joie des autres me crucifient… Ce n’est rien encore : retourné vers le passé, je prétends y traquer le misérable que j’y pressens, et qui, sans se découvrir, nous a poussés, elle et moi, sur le chemin où la mort attendait !…

Mais vous hochez la tête… Attendez ! je n’ai pas achevé… Sans ce qui va suivre, aurais-je tenté l’incroyable effort de ce récit, et que feriez-vous ici ?…

Trois jours après, je revenais du cimetière. Un homme se présente ici, — un prêtre qui est, paraît-il, l’aumônier du couvent…

A sa vue, je fus tenté de refermer la porte. Bien que je ne le connusse pas, j’aurais juré que lui aussi arrivait de là-bas : il portait encore dans sa soutane des relents d’encens, de terre mouillée et de cire mortuaire. Cependant, il insiste, exige presque d’être reçu : enfin il pénètre, et le voici, là, exactement à votre place.

Il m’adresse d’abord de vagues consolations que je n’écoute pas, s’excuse de me déranger dès les premières heures de mon deuil, puis soudain s’interrompt : s’il est venu, c’est qu’il est chargé d’une mission et a promis de s’en acquitter ce jour-là même.

— Voici, acheva-t-il, le papier que sur l’ordre de madame la Supérieure, et en conformité du désir exprimé par votre fille, je suis chargé de vous remettre. Lisez-le. Sachant ce qu’il contient, je compte qu’il vous aidera dans votre épreuve. Il est le dernier acte d’humilité d’une carmélite dont je n’ai jamais cessé d’admirer les vertus et, — je voudrais au moins l’espérer, — la preuve éclatante qu’après Dieu, vous avez eu la part de choix dans l’âme d’une sainte.

Il me tend l’enveloppe. Je la dépose sur cette table.

— C’est bien, monsieur l’abbé, je vous remercie.