Au début, je tentai de la voir. Vous connaissez le rite. Les demandes s’engouffrent dans un rideau qui double les barreaux ; les réponses, surveillées par une sœur écoute, ne répondent à rien. Pour savoir si votre fille est heureuse, si elle est bien portante, si votre présence lui est importune, rien d’autre qu’un son de voix. Encore celui-ci n’est-il plus comme autrefois. Toutes les écritures de couvent sont identiques, toutes les voix s’y ressemblent. A chaque visite, j’assistais ainsi à l’effacement progressif de celle qui avait été ma fille. L’ombre du cloître, comme celle de la nuit, dévorait par degrés insensibles son apparence visible. Positivement, j’en arrivais à me demander parfois si c’était encore elle qui répondait, ou une remplaçante. Bientôt, découragé, je cessai de venir. Je n’assistai même pas à la prise de voile. On m’assurait que ma fille était heureuse ; que demander de plus, et tous les pères ne devraient-ils pas renoncer à leur enfant pour lui assurer pareille chance ?

Hélas ! monsieur, il paraît que je n’en étais pas là, puisque, non content de repousser d’un cœur révolté ce dénouement bienfaisant, je me suis mis à haïr Dieu !

Songez qu’un amant m’aurait du moins permis de voir ma fille ! Tôt ou tard, d’ailleurs, les hommes se lassent ; un jour ou l’autre, ma fille abandonnée me serait revenue ! Tandis que Dieu !… un Dieu qu’on n’aperçoit pas, qui n’existe pas, peut-être… un Dieu qui a pour festin de choix la douleur humaine… ah ! celui-là, quand lâcherait-il sa proie ? Il prend et garde tout.

Que de fois, alors, me suis-je rendu, l’après-midi, à la chapelle du Carmel. J’y arrivais à l’heure de l’office, avec l’espoir que, parmi les chants, je distinguerais, qui sait ! le seul qui m’importât : mais, à peine assis, je n’étais plus frappé que par le symbole du spectacle : derrière une toile noire, des femmes s’obstinant à prier devant un tabernacle qu’elles ne voient pas, et vide comme la nef. « Voilà donc, pensais-je, pourquoi je n’ai plus de fille : un rideau l’empêche de voir ! » Et pris de rage, je repartais, puisque jamais ce rideau ne devait se relever, puisque rien non plus ne peut suspendre l’appel à un Dieu qui ne répond pas !…

Pardon… Je parle encore de moi. Quelque volonté qu’on en ait, on a peine à faire abstraction de certains souvenirs. Et pourtant que sont ceux-là, auprès du reste !…

Deux ans passèrent.

Le 10 juillet dernier, un mot de la Supérieure m’avisait que Geneviève était tombée malade. On me mentait d’ailleurs : j’ai appris depuis lors que, dès son entrée, la phtisie l’avait minée.

Je ne sais si vous imaginez exactement ce qu’est la situation d’un père auquel on fait part du danger grave couru par sa fille, et qui, en même temps, n’a ni le droit, ni la possibilité d’approcher d’elle ? Durant une quinzaine, je dus me contenter d’aller au couvent solliciter des nouvelles. Nanti d’un bulletin verbal et sommaire, la famille ainsi satisfaite, je n’avais plus qu’à repartir, laissant à des indifférents la charge de soigner mon enfant. Libre à moi d’ailleurs de participer à la joie mystique des religieuses qui me renseignaient. Une fin rapide et pieuse n’est-elle pas la récompense suprême à laquelle toutes aspirent ?

De retour ici, terré le reste du jour comme une bête touchée à mort, libre encore à moi soit de me jeter par la fenêtre, soit de supplier la divinité avec l’ardeur du sauvage qui conjure le tonnerre de ne plus tonner. Ceci aurait de me rendre fou : même cette grâce m’a été refusée !

Enfin le 27 juillet, arrivé à l’heure habituelle, je fus accueilli par la Supérieure en personne. Grâce à Dieu ! sœur Thérèse du Sacré-Cœur s’était heureusement endormie dans le Seigneur, au jour levant. Une sainte de plus venait d’entrer dans le ciel. Vous le voyez, la mort prise de la sorte n’est qu’allégresse. On se demande même pourquoi la Bible en fait un châtiment.