— Père, le moment est venu…
Le Christ, au jardin des Olives, a dû gémir de même : « Père ! que votre volonté s’accomplisse ! »
Moi, j’écoutais sans soupçonner ce qui approchait, certain déjà d’être au Calvaire. J’avais envie d’ouvrir les bras en croix !
Puis la massue qui s’abat :
— Père, pardonne-moi : je ne t’aurais jamais quitté pour un homme, mais l’époux que j’ai choisi ne tolère pas de partage. Obéissons à Dieu qui me veut toute à lui. Je ne résiste plus, je subis sa grâce, j’entre au Carmel…
N’insistons pas. Que j’aie vécu cela sans être anéanti sur place me confond. Saviez-vous seulement qu’on pût perdre son enfant sans qu’il cessât d’être vivant ! qu’à partir d’un jour donné, des pères sont condamnés à se dire : « Ma fille vit dans une maison qui touche la mienne, et je ne la reverrai jamais, fût-ce dans son cercueil ! » Moi, je l’ignorais… Je ne suis même pas sûr de l’avoir compris tout de suite. Il faut du temps pour s’accoutumer à l’énormité du mal. Si on le percevait en entier dès qu’il paraît, on cesserait de souffrir en cessant de vivre, et l’on assure que la bonté de Dieu s’y oppose… Mais je m’égare… Je ne veux que raconter des faits. Le reste, mon délire, le conflit au cours duquel, trois semaines durant, nos misères se sont heurtées, les larmes qui ont brûlé mes yeux, — car je pleurais, en ce temps-là, — mes cheveux blanchis, tout cela n’est que l’accessoire. Revenons à l’essentiel.
Un matin, je me réveillai dans un appartement vide. Enfin, l’autre avait gagné la victoire. Geneviève était partie. Je n’avais plus d’enfant…
Ensuite, un temps vague, aboli dans mon souvenir… Geneviève était entrée au Carmel de Versailles. Je vendis mes meubles, mes instruments, mes livres, — pour fuir le passé, j’aurais vendu jusqu’à mes vêtements ! — et je vins ici. C’était il y a trois ans : c’est d’hier.
Quand j’entrai dans ce garni, mon existence, ne pouvant être pire, semblait aussi défier le sort. L’excès du désespoir a ceci de consolant qu’on se croit à sa limite.
Ah ! si ma fille s’était faite carmélite, j’étais bien devenu, moi, un religieux laïque, dépouillé de tout, même de l’espoir en Dieu. Nul intérêt à rien, un détachement absolu, le dégoût du bien comme du mal, de la journée qui passe et du lendemain qu’on souhaite ne point voir. Une seule chose vivait encore au milieu de ces ruines : la pensée que ma fille était là, — tenez, on aperçoit d’ici le couvent, — qu’elle était là, presque à portée d’appel, et que, cependant, elle était morte !