Durant une seconde ensuite, on n’entendit rien d’autre que le bruit léger de nos souffles. A nous voir ainsi, muets et immobiles, il semblait que nous attendissions l’arrivée d’un être chargé de dissiper les ténèbres au sein desquelles nous étouffions. Et, tout à coup, je crus en effet qu’il entrait ! L’abbé enfin se levait. Une volonté contenue redressait son corps peureux. Il commença d’une voix sourde, bien que libérée déjà des incertitudes antérieures :
— Avant tout, monsieur, permettez-moi de relever une erreur que votre ignorance de nos règles suffit à excuser, mais qu’il importe de chasser de votre esprit. Si j’ai bien saisi le sens de vos dernières paroles, vous supposez que j’ai demandé à ma pénitente le nom de celui qui… avait pu jadis l’intéresser. C’est là une assertion gratuite. C’est aussi croire qu’un confesseur, digne de ce nom, s’intéresse à autre chose qu’au seul pénitent dont il reçoit les aveux. Au risque de vous surprendre, j’atteste devant Dieu que si votre fille avait été tentée de prononcer un nom, je lui aurais imposé silence. Au tribunal de la pénitence, chacun s’occupe de soi : la Providence s’avise du reste !…
Dès le début, je le répète, si les mots marquaient encore une certaine hésitation, l’accent, tour à tour âpre et mollissant, oscillait déjà entre la timidité qui s’efface et une ardeur profonde qui brise son lien. Mais à ce point, que dire de ce que nos yeux aperçurent ? Rejetant le masque, un homme nouveau, le véritable à coup sûr, venait de paraître. Plus de mièvreries, plus de douceurs : un front altier, des lèvres impérieuses, un regard dont le poids obligeait les nôtres à baisser, un ton de maître… C’était une transformation telle qu’on hésitait à en admettre la réalité, telle encore qu’il eût été impossible d’interrompre ou de ne pas écouter. On se demandait : « Est-ce toujours lui ? » On ne pouvait y croire, et déjà on savait qu’on devrait obéir.
Il poursuivit :
— Au risque de vous surprendre une seconde fois, j’atteste aussi que si l’idée de chercher à votre tour le nom de cet homme vous est venue, vous y renoncerez aujourd’hui, demain peut-être, d’ici peu à coup sûr… Ceci pour une raison bien simple, et qui, si elle ne vous touche aussitôt, l’emportera quelque jour et malgré vous. Si je vous en priais au nom de votre fille, dont je fus, c’est exact, le suprême confident, oseriez-vous me résister ? Hé bien ! je vais plus loin : assuré de remplacer ici une morte qui ne peut se défendre, et certain de rester l’exécutant fidèle de sa volonté, je vous intime l’ordre de laisser intact un mystère qui doit vous être sacré, comme la mémoire même de celle qui l’a gardé !
Entamée dans le silence, l’injonction s’éteignit de même. Prononcées par un autre, je venais d’entendre précisément les raisons qui, auparavant et dans l’intime de mon être, m’avaient obligé à me taire. Mais avec quelle puissance elles avaient retenti ! Après cela, qu’ajouter ? M. Lormier, lui-même, devait avoir compris que la lueur à laquelle il tentait de raccrocher sa vie, allait s’éteindre et je le vis quitter sa place pour errer indécis, un long moment. Toutefois, de tels désirs ne meurent pas sans soubresauts.
— Ainsi, murmura-t-il enfin, il vous paraît naturel, monsieur l’abbé, que je sois devenu ce que je suis et que j’ignore, pour jamais, à qui je le dois ?
Il y eut dans la réponse le même accent d’autorité :
— Peu importe, monsieur, d’où vient la souffrance. Le plus souvent, celui qui la provoque est irresponsable et ne soupçonne pas ce qu’il a fait. Une seule chose compte : la souffrance en elle-même, et le mérite qu’elle nous acquiert.
Une dernière colère souleva M. Lormier contre la formule implacable.