— Dites tout de suite que la souffrance est un bienfait !

— Une semence divine, oui, monsieur.

— Parce que vous croyez en Dieu !

— Parce que j’ai toujours vu la vie naître, grandir, et ne subsister que par la souffrance.

— Il suffit, monsieur l’abbé : contemplez donc une fois au moins un homme en qui la semence divine a fait germer le goût du néant et la haine de la vie. Du sommet où je suis, on juge la réalité à sa mesure. Ma fille s’est sacrifiée pour rien. Ma douleur ne sert à rien. Un temps de douleurs entre deux riens, voilà l’histoire de tous, la mienne aujourd’hui, la vôtre demain…

L’abbé interrompit doucement :

— Non, monsieur, puisque je crois à la vie éternelle.

— Tant mieux pour vous ! Chimère ou mensonge sont en effet les seuls refuges de l’homme. Au surplus, et quoi que je décide au sujet de l’autre, je vous supplie de ne plus revenir. Vous êtes ici… et je suis là… (il montrait les angles opposés de la pièce). Alors, n’essayons pas de nous rejoindre… et quittons-nous.

M. Lormier se tourna vers moi :

— Et vous aussi, docteur, allez-vous-en. Vous avez préféré mentir, ou vous taire, ou peut-être tous les deux. Je ne vous en veux pas. Le rôle normal des bêtes humaines est de se torturer, même par pitié. Je ne me plains pas non plus ; simplement, pareil au chien qui va mourir, je demande à rendre le dernier souffle à l’abri des regards, et solitaire…