Il est à regretter que les érudits du XVIᵉ siècle n’aient pas recueilli les belles inscriptions grecques qui avaient été gravées sur les maisons du poète Baïf et du jurisconsulte Pasquier. C’étaient là des enseignes bien dignes de ces illustres savants.
Nous avons dit que les hôtels des grands seigneurs ne portaient pas d’autres enseignes que leurs armoiries sculptées, peintes ou dorées, souvent avec leurs devises. Au commencement du XVIIᵉ siècle, il y eut quelques inscriptions plus simples et plus faciles à comprendre, car la langue héraldique n’était pas à la portée de tout le monde: le nom du propriétaire fut donc inscrit avec ses titres sur le linteau de la porte d’honneur de son hôtel, quelquefois avec la date de la construction de cet hôtel. Plus tard, on abrégea cette inscription, et le cardinal de Richelieu avait fait graver ainsi, en lettres d’or, ces deux mots seulement: Palais Cardinal, au-dessus de la principale entrée de son palais. Cette inscription elliptique fut, au dire de Sauval, dix ans durant, et bien maltraitée et bien contrôlée tout ensemble[47]. «Balzac, en 1652, ajoute Sauval, prétendoit que cette inscription n’étoit ni grecque, ni latine, ni françoise; et pour lors écrivit qu’il ne pouvoit souffrir des incongruités en lettres d’or, et ce frontispice fastueux, par l’ordre de ses supérieurs. Outre que cette critique ne fut pas trop bien reçue pour un Socrate chrétien, dont il avoit pris la qualité, c’est que pas un grammairien ne prit son parti, tant s’en faut: on prétendit que c’étoit un gallicisme, et même consacré par un usage aussi vieux que l’Hôtel-Dieu, les Filles-Dieu, la place Maubert.» La même critique se renouvela plus tard, avec plus d’acrimonie, lorsque le chancelier Séguier eut fait graver ces deux mots: Hôtel Séguier, au-dessus du portail de son hôtel, dans la rue de Grenelle-Saint-Honoré, hôtel qui n’avait pas eu d’inscription, quand il appartenait au duc de Bellegarde et à Gabrielle d’Estrées, duchesse de Liancourt. «Si Balzac eût vu une telle usurpation, dit Sauval, peut-être s’en fût-il plaint aussi bien que de celle du Palais Cardinal.»
Ces inscriptions, qui sont de véritables enseignes de maison, ont toujours été en usage depuis, même en pleine République de 1793; on a lu longtemps sur le fronton de la porte de l’hôtel de la Trémoille, au nº 50 de la rue de Vaugirard, cette inscription bizarre: Hôtel de la Fraternité. Quelques hôtels ont gardé de ces temps un souvenir singulier; c’est ainsi qu’on lit encore sur l’hôtel du quai de la Tournelle, portant le double numéro 55, 57, cette inscription: Hôtel ci-devant de Nesmond; un de ses voisins était et est demeuré l’Hôtel du ci-devant président Rolland. Des inscriptions semblables se retrouvent encore, au Marais notamment. Au reste, les enseignes et les dénominations des maisons étaient moins monotones et plus pittoresques que les numéros par rue, comme à l’origine du numérotage, ou par section circulaire, comme cela se fit d’une façon assez peu intelligible à l’époque du Directoire. Nous regretterons donc, pour la distraction des yeux et de la pensée, cette multitude d’enseignes variées, parfois si singulières et si amusantes, qui témoignaient du caprice ingénieux des bourgeois de Paris; nous ne sommes pas fâché de voir surgir çà et là quelques protestations à cet égard. Par exemple, quand la rue de Rivoli, en vertu de la loi du 4 octobre 1849, fut prolongée jusqu’à l’Hôtel de ville, M. Henri Labrouste, architecte de la maison nº 122, fit sculpter sur la façade, par Thomas Gruyère, un grand bas-relief portant la date de 1855, à l’usage de cadran solaire et symbolisant le temps vrai et le temps moyen: le Temps vrai élève un miroir sur lequel rayonne l’heure de midi; le Temps moyen consulte une horloge. Trois petits génies complètent l’allégorie: à droite, le Matin versant la rosée; à gauche, le Soir couronné d’étoiles; au milieu, le Midi tenant un flambeau et des dards; au-dessous on lit cette inscription morale et philosophique: Vera intuere, media sequere (contemple le temps vrai, mais suis le temps moyen[48]).
III
ENSEIGNES DES MARCHANDS, DU XIIIᵉ AU XVIᵉ SIÈCLE
LES enseignes des marchands ont été certainement bien postérieures à celles des maisons; ces enseignes, qui servaient à distinguer entre elles les industries et à empêcher de confondre une maison de commerce avec une autre, n’étaient pas d’une nécessité absolue, puisque toutes les maisons eurent leurs enseignes depuis la fin du xiiiᵉ siècle et que l’enseigne de la maison suffisait pour la boutique. Celle-ci, d’ailleurs, avait en quelque sorte son enseigne parlante, puisque les marchandises qu’on devait y trouver étaient exposées plus ou moins simplement aux regards du public. Cet étalage, il est vrai, n’avait aucune analogie avec les pompeux et brillants étalages de nos magasins. La boutique, qu’on nommait fenêtre ou ouvroir, au moyen âge, ne ressemblait guère, en effet, à une boutique du Palais-Royal ou des boulevards du Paris moderne. C’était généralement une salle basse du rez-de-chaussée, très obscure et très enfumée, communiquant de plain-pied avec la rue, par une porte étroite, toujours ouverte, excepté dans les plus grands froids; une large baie, sans vitrage, représentait une espèce de fenêtre, qui ne se fermait que la nuit avec des volets, et devant cette fenêtre, à hauteur d’appui, une tablette assez étroite servait à l’exposition permanente des marchandises ou des denrées qui s’offraient en nature au choix des passants. Ce qui rendait les boutiques si sombres à l’intérieur, c’était moins le peu de largeur des rues que les auvents énormes destinés à protéger les passants et les marchandises contre la pluie et le soleil. Les enseignes ne pouvaient être visibles, dans la rue, que si elles débordaient la ligne des auvents et se balançaient dans l’air au-dessus d’eux, à l’extrémité de longues potences en fer.
Il en résulta naturellement que les marchands se contentèrent longtemps des enseignes de leurs maisons, sans en ajouter à leurs boutiques, d’autant plus que la plupart des maisons étaient fort étroites, quoique très élevées, et n’avaient pas plus d’une boutique, avec deux fenêtres de façade. On s’explique ainsi comment toutes les maisons furent garnies d’enseignes, longtemps avant que les boutiques en eussent aussi pour leur propre compte. Il est, d’ailleurs, bien difficile de reconnaître les enseignes, qui appartenaient aux boutiques plutôt qu’aux maisons, car les unes et les autres, qui devaient différer de forme, d’aspect et de disposition, représentent d’ordinaire les mêmes images et affectent les mêmes dénominations. Ainsi, dans nos archives domaniales, les chartes et les actes qui concernent la propriété foncière des maisons de Paris n’indiquent que les enseignes de ces maisons et passent sous silence celles des boutiques. On a lieu de s’étonner que les érudits qui ont parlé des enseignes en général, aient négligé de faire aucune distinction entre ces deux catégories d’enseignes, n’ayant ni la même origine, ni le même but, ni le même caractère. Nous ne serions pas éloigné de croire que les changements d’enseigne, si fréquents aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, accusent non seulement des changements de propriétaires dans les maisons qui changeaient d’enseigne, mais des changements de commerce et d’industrie dans les boutiques qui dépendaient de ces maisons. D’après les renseignements certains que nous fournissent trois sources principales de documents authentiques—savoir: deux articles d’Adolphe Berty sur les Trois Ilots de la Cité, publiés en 1860 dans la Revue archéologique; trois volumes de la Topographie du vieux Paris (quartier du Louvre et quartier Saint-Germain), par le même auteur, et l’Inventaire des Archives hospitalières de Paris—les maisons, à quelques rares exceptions près, sont mentionnées sans aucune désignation, avant le XIVᵉ siècle; c’est seulement au XVᵉ siècle que les enseignes apparaissent de tous côtés et qu’elles subissent souvent deux ou trois transformations dans le cours de ce siècle-là; ces transformations d’enseigne et ces changements de nom se continuent pendant les deux siècles suivants; à partir de l’édit de police de 1661, les enseignes de maison disparaissent presque complètement et cèdent la place aux enseignes de marchand.
L’enseigne la plus ancienne qu’on ait citée jusqu’à présent[49], serait celle de la Corbeille, aux Champeaux, c’est-à-dire sur l’emplacement même où Philippe-Auguste avait fait construire les Halles en 1180; or, cette maison à enseigne, qui aurait existé, à cet endroit-là, vingt-six ans plus tard (1206), nous semble bien problématique, et le fait mériterait d’être appuyé sur une preuve incontestable, qu’Adolphe Berty n’a pas donnée avec son exactitude ordinaire dans son beau travail sur les Enseignes de Paris avant le XVIIᵉ siècle. On a cité aussi, sous la date de 1212, une autre enseigne, celle de l’Aigle, dans le cloître Notre-Dame; mais la preuve fait également défaut à cette citation. Dans tous les cas, ce ne serait pas là une enseigne de marchand. C’est dans nos chapitres consacrés aux hôtelleries et aux cabarets[50] qu’on trouvera plusieurs enseignes dont l’existence est bien constatée et qui datent de la même époque à peu près. Quant aux images de saint et de sainte qui peuvent avoir servi d’enseignes à des boutiques aussi bien qu’à des maisons, nous en parlerons dans le chapitre des enseignes de corporation et de confrérie[51]. Il s’agit, toutefois, de rechercher ici quelles sont les premières enseignes qui peuvent avoir été appendues par des marchands aux maisons où ils avaient leurs ouvroirs. Ces enseignes seraient donc, à notre avis, celles qui offrent quelque instrument de travail ou quelque autre objet applicable à telle ou telle profession, à tel ou tel commerce. Il suffira de relever ces enseignes marchandes, dans les savantes recherches d’Adolphe Berty sur trois îlots de la Cité et sur le quartier du Louvre; la Cité et le Louvre étant les deux plus anciens quartiers de Paris.
CITÉ[52]. RUE DE LA JUIVERIE. Maison de la Heuse, ou de la House, c’est-à-dire de la Botte, vers 1400; ce serait la maison d’un cordonnier.—Maison de la Chausse de Flandres, vers 1450; ce serait la maison d’un chaussetier, fabricant ou vendeur de chausses, de bas, etc.—Maison des Trois Chandeliers, 1358. Ce pouvait être la maison d’un marchand de chandelles.—Maison des Balances, 1343. Peut-être la maison d’un balancier ou vendeur de poids et balances, à moins que ce ne fût le dépôt des balances publiques ou du Poids du roi.—Maison du Pot d’étain, 1381. Ce doit être un ferblantier, qu’on appelait alors un Potier d’étain. En 1575, c’était la maison de la Roue de fer, sans doute l’officine d’un ferronnier.—Maison des Connils blancs, 1468. C’est sans doute la maison d’un éleveur de lapins domestiques.
RUE DES MARMOUSETS. Maison de la Nef d’argent, 1432. Pouvait être la maison d’un orfèvre, la nef d’argent étant un grand vase à boire ou une pièce d’orfèvrerie, qu’on ne voyait que sur la table des princes et des grands seigneurs.—Maison du Plat d’étain, 1433. Encore un potier d’étain.—Maison de la Clef, 1387. N’est-ce pas la maison d’un serrurier?—Maison de la Housse-Gilet, 1415. Maison ou boutique d’un tailleur ou couturier.
RUE AUX FÈVES. Maison du Billart, 1423. Fabrique de billes ou balles, pour les jeux de mail ou de paume, etc.—Maison de la Cage, au XVᵉ siècle. N’est-ce pas un marchand de poisson, qui avait une cage ou boutique à garder du poisson vivant?—Maison du Panier, 1346. Peut-être un vannier qui fabriquait des paniers de jonc et d’osier.—Maison du Heaume, 1429. Pourquoi ne serait-ce pas la demeure ou la boutique d’un armurier?