Une bonne peinture d’enseigne avait été souvent le coup d’essai d’un jeune peintre. Siméon Chardin, élève de Coypel, dut à une enseigne son premier succès. Cette ovation de l’enseigne est ainsi racontée par Haillet de Courenne dans son Éloge de Chardin[296]: «Un chirurgien, ami de son père, demanda au jeune homme de lui faire un plafond ou enseigne pour mettre au-dessus de sa boutique; il y voulait des instruments de son art: bistouris, trépans et autres. Ce n’était pas ce que Chardin se proposait: il peignit une nombreuse composition de figures. Le sujet était un homme, blessé d’un coup d’épée, qu’on avait apporté dans la boutique d’un chirurgien qui visitait sa plaie pour le panser. Le commissaire, le guet, des femmes et autres figures remplissaient la scène: tout y était plein de feu, de remuement et d’intérêt. Le tableau n’était que heurté, mais traité avec goût. L’effet en était singulièrement piquant. Un jour, bien avant que personne fût levé dans la maison du chirurgien, il le fait poser en place. Le chirurgien voit de sa fenêtre la foule des passants qui s’arrêtaient devant sa porte, ce qui l’excite à demander de quoi il est question. Il voit ce plafond. Il fut tenté de se fâcher, n’y retrouvant plus rien des idées qu’il se souvenait d’avoir confiées à son peintre, mais les éloges du public pacifièrent un peu son humeur: il ne se plaignit que très modérément. On juge bien que le tableau fit du bruit; on s’empressa d’aller en juger. Toute l’Académie connut les talents du jeune Chardin.» Ce tableau, de neuf ou dix pieds de long, passa de la boutique du chirurgien dans la collection du graveur Lebas, mais on ne sait pas ce qu’il est devenu depuis.

Si Chardin débuta par une enseigne, Greuze en fit une lorsqu’il était déjà en possession de toute sa renommée. Ce fut après la brillante réussite de l’opéra-comique du Huron, composé par Marmontel et mis en musique par Grétry. La représentation de cette pièce en deux actes, qui eut lieu à la Comédie italienne le 20 août 1769, fut un véritable triomphe pour le musicien et le point de départ de sa réputation musicale. Peu de jours après, Greuze, qui s’était pris d’amitié pour Grétry, alla le trouver et lui dit: «Viens avec moi; je veux te faire voir une peinture qui te fera grand plaisir.» Il le conduisit près de la Comédie italienne et lui indiqua du doigt une enseigne fraîchement peinte: Au Huron, Nicolle, marchand de tabac. Grétry entra tout ému dans la boutique et acheta une livre de tabac. «Quel bon tabac!» disait-il plus tard[297]. On ne sait ce qu’est devenue l’enseigne du Huron.

Nous serions en peine de dire à quelle époque l’hôtel de Villette, quai Voltaire, au coin de la rue de Beaune, fut décoré d’une enseigne en l’honneur de Voltaire, mort, le 30 mai 1778, au premier étage de cet hôtel, où il avait pris domicile lors de son arrivée de Ferney, trois mois auparavant. Il est probable que cette enseigne commémorative ne put être placée sur la maison mortuaire qu’à la suite de la révolution de 1789, car, antérieurement, le nom de Voltaire était à l’index, et ce n’est qu’en 1792 qu’on donna ce nom au quai des Théatins, sur lequel se trouvait l’hôtel du marquis de Villette. L’enseigne A Voltaire, la seule que le propriétaire de l’hôtel ait tolérée sur son immeuble, peut dater de la même époque. Mais elle a été remplacée, de nos jours, par une véritable peinture d’enseigne, un portrait forain plus prétentieux que réussi.

Une autre enseigne, un peu moins ancienne, contemporaine de la fabrication du similor, qui prêta un brillant trompe-l’œil aux faux bijoux du Directoire, portait ce titre: A l’Impossible, et représentait un Merveilleux s’élançant dans les airs pour prendre la lune. C’était un très joli tableau, très bien exécuté, dans le genre de Boilly: le similor lui a survécu, et le tableau méritait de survivre au similor. On le retrouverait peut-être dans l’œuvre de Boilly.

L’Incroyable figure encore sur une enseigne de Gautier, chemisier, rue de Rivoli, vis-à-vis de la place Lobau; ce tableau, assez bien peint, a précédé les incroyables si populaires de la Fille de Madame Angot.

Carle Vernet, qui excellait dans la caricature, peignit plusieurs enseignes; on en a gravé une, dans le Musée des Familles, en 1866. Une enseigne peinte par un bon peintre ne reste pas longtemps l’ornement de la rue et va tôt ou tard figurer dans le cabinet d’un amateur. Cependant, nous avons vu celle du Bœuf à la Mode, qui date du Directoire, garder sa place jusqu’à présent, à l’entrée d’un restaurant fameux de la rue de Valois; elle n’a rien d’agréable, il est vrai, pour faire un tableau de cabinet, quoiqu’elle soit très bien peinte par Swagers. Il en existe d’ailleurs une bonne gravure par S.-C. Ruotte.

Le premier tableau de Prudhon avait été une enseigne, celle d’un chapelier, «ornée d’un bonhomme prodigieux», disait un journaliste, le 20 janvier 1874, en annonçant l’ouverture de l’exposition de toutes les œuvres de Prudhon, à l’École des beaux-arts.