De Géricault il y eut aussi une enseigne, qui annonçait encore, en 1841, la forge d’un maréchal ferrant, non pas à Paris, mais sur la route de Saint-Germain en Laye, au coin de la grande rue du village de Roquencourt. Plusieurs autres enseignes, représentant un cheval ou plusieurs chevaux, furent attribuées aussi, avec plus ou moins de probabilité, à Géricault, comme le célèbre Cheval blanc de l’auberge de Montmorency.

On attribuait également à Horace Vernet l’Hirondelle, assez bien peinte, qu’on voyait représentée volant à tire-d’aile sur le plafond du café de Foy, au Palais-Royal. On racontait qu’un ouvrier maladroit, chargé de repeindre ce plafond, y avait fait une tache qu’il essayait vainement de faire disparaître. Horace Vernet, âgé de vingt ans, aurait alors pris des mains de l’ouvrier le pinceau et la palette et, grimpant à l’échelle, se serait amusé à transformer la tache qui déshonorait le plafond en un charmant oiseau que le café de Foy a conservé jusqu’à la fin de son règne. Cette hirondelle n’était pas indigne du talent preste et vif d’Horace Vernet, mais ce grand artiste, qui ne rougissait pas d’avoir fait des caricatures plaisantes et satiriques, se montrait blessé de ce qu’on lui attribuât cette peinture anonyme.

Au contraire, Abel de Pujol ne désavouait pas le moins du monde les enseignes qu’il avait faites, et il en gardait soigneusement les croquis dans ses cartons, lors même qu’il fut membre de l’Académie des beaux-arts. Ces croquis spirituels, on les vit parmi ses compositions, à la vente de ses dessins, en décembre 1861, et ils ne manquèrent pas d’amateurs. La Chronique des Arts, du 15 décembre, enregistrait le fait: «Les projets, les croquis se sont pieusement distribués entre quelques amis du mort. Nous citerons, comme curiosité, huit compositions d’enseignes, et particulièrement celle de Monsieur et Madame Denis s’offrant cette prise de tabac qui fit tant rire nos pères et tant rougir nos mères, et celle de la Fille mal gardée, magasin situé jadis dans la rue de la Monnaie. N’est-ce pas une note curieuse dans l’histoire d’un académicien?» Où sont-elles à présent, ces enseignes qui étaient de vrais tableaux décoratifs?

Il ne faut pas oublier un très bon tableau d’enseigne qui date du Directoire, ou plutôt du Consulat; le nom de l’artiste, qui peignait ce tableau vers 1801, n’est pas connu, mais la maison Corcellet, qui rivalise avec la maison Chevet, depuis près d’un siècle, pour la vente des comestibles, a toujours conservé son enseigne: Au Gourmand[298]. «Un bon gros vivant, costumé comme on l’était encore sous la Restauration: ailes de pigeon, queue de rat, culotte courte, bas chinés, souliers à boucles, est assis devant une table et travaille à faire envie à Gargantua. Il y a beaucoup d’esprit et une grande justesse de mouvement dans cette figure.» M. Poignant[299], à qui nous empruntons la description et l’éloge de cette plaisante enseigne, ne paraît pas avoir soupçonné que ce gourmand n’était autre que Grimod de la Reynière, peint d’après nature, à l’époque du Consulat, lorsqu’il allait publier son fameux Almanach des Gourmands, en tête duquel il est représenté tel qu’il l’était sur l’enseigne de Corcellet.

C’est M. Poignant qui nous fournit encore la description d’une autre enseigne gastronomique, dont l’auteur était aussi un assez bon peintre qui n’a pas signé son œuvre et ne s’est pas fait connaître: «Un autre tableau, également bien exécuté et reproduisant le même sujet: Au Gourmet, sert d’enseigne à un charcutier, place de l’Ecole. Celui-ci a joui un instant d’une notoriété publique, quand il fut mis en place, vers 1820. On voulut voir, dans ce personnage attablé, une ressemblance avec le roi Louis XVIII. Les passions politiques s’en mêlèrent. Les partis opposés se donnaient rendez-vous sur la petite place de l’Ecole; des rassemblements se formaient, des horions pleuvaient. Si l’on avait su quel était le peintre de l’enseigne, on lui aurait fait un mauvais parti.» C’était un fâcheux renom, pour un peintre d’histoire, que d’être cité comme peintre d’enseigne! Il y en eut plus d’un, cependant, qui fut peintre d’enseigne malgré lui. Un peintre, nommé Marcel, qui n’était pas sans talent, eut un grand tableau deux fois refusé au Salon, la première fois sous le titre de Passage de la Bérésina, et la seconde fois sous celui de Passage de la mer Rouge. Cette toile finit par être vendue comme enseigne à un marchand qui l’intitula: Au port de Marseille.

Gavarni, dont le coquet et gracieux talent s’essaya d’abord à dessiner des modes, n’était pas peintre, mais il était excellent dessinateur. Après avoir dessiné des cartes d’adresse de marchands, entre autres celles de Mesler, graveur sur métaux, il consentit, vers 1836, à peindre une enseigne: Aux deux Pierrots, au bas de la rue Saint-Jacques, et le succès de cette enseigne faillit le décider à faire de la peinture. «Combien d’enseignes valent mieux que des tableaux!» L’enseigne des Deux Pierrots avait été criblée de balles pendant l’insurrection de juin 1848; elle fut depuis restaurée, mais en même temps défigurée, puisqu’elle ne donne plus qu’une idée très imparfaite de ce qu’était l’œuvre primitive; au reste, Gavarni avait pris soin de la reproduire lui-même en lithographie[300].

Champmartin, dont les tableaux d’histoire et surtout les portraits avaient été fort remarqués aux Salons antérieurs à la révolution de Juillet, voulut prouver qu’il n’était pas un peintre incorrigiblement royaliste; il peignit, pour un magasin de la rue Saint-Nicaise, au coin de la rue de Rivoli, une enseigne qu’il aurait pu signer: Au Tambour de Juillet. Cette enseigne représentait un ouvrier en costume de travail, les bras nus, battant la charge sur une barricade, au milieu de la fumée des fusillades. Quelquefois un peintre en vogue ne dédaignait pas de vendre la copie d’un de ses tableaux pour en faire une enseigne, et cette copie était peinte dans son atelier par un de ses élèves. Telle était l’enseigne d’un cordonnier de la rue du Bac: A la Grâce de Dieu! Cette enseigne n’était autre qu’une copie fidèle d’un tableau que Steuben avait exposé en 1827: Pierre Iᵉʳ enfant, poursuivi par les Strélitz jusqu’aux pieds de la statue de la Vierge. «Le tableau n’était pas bien bon, dit M. Poignant; l’enseigne ressemble au tableau[301]

Nous avons entendu dire que plus d’un peintre de l’école romantique s’était donné le plaisir de faire une enseigne et de chercher un succès populaire en dehors des concours et des académies. On nommait, parmi ces essayeurs du Salon de la rue, Eugène Delacroix, Poterlet, Jeanron et d’autres. Il faut se rappeler que les tableaux d’Eugène Delacroix, envoyés à l’Exposition de peinture, étaient alors refusés par le jury académique[302]. Quoi qu’il en soit, on pourrait citer quelques enseignes peintes par des jeunes gens qui, comme Nanteuil et Baron, suivaient avec passion les

errements de l’école romantique. Il en est une surtout, A Maître Albert, au nº 56 du boulevard Saint-Germain, près de la rue de Bièvre, qu’on attribuait à Delacroix, et qui offre, en effet, des analogies avec la composition, le style et la couleur des ouvrages de ce grand peintre.