On ne tarda pas à s’apercevoir que l’emploi des plaques de tôle portant le nom des rues était sujet à bien des accidents. Ici, les gens du quartier, mécontents de ce qu’on avait donné la préférence à un nom qui leur plaisait moins qu’un autre, arrachaient ces plaques ou les mutilaient, en effaçant le nom qu’elles portaient. Là, le propriétaire de la maison à laquelle on avait attaché, sans son consentement, une plaque nominative, la faisait disparaître, sous prétexte de faire réparer, ou gratter, ou badigeonner cette maison. Le lieutenant général de police crut devoir intervenir, et publia une ordonnance, en date du 30 juillet 1729, défendant d’endommager les plaques qu’on avait apposées aux deux extrémités de chaque rue, et enjoignant aux propriétaires des maisons où ces plaques seraient attachées, de faire mettre, en leur lieu et place, de grandes tables de pierre de liais, où seraient gravés en creux les noms des rues, dans le cas où ces propriétaires auraient à faire enlever lesdites plaques pour des travaux à exécuter aux façades de leurs maisons, ou bien si ces plaques avaient été détériorées par quelque cause que ce fût. Le continuateur de De La Mare constate, en 1738, que les propriétaires se prêtèrent volontiers à l’exécution de cette sage ordonnance et prirent même l’initiative de poser des plaques aux encoignures intermédiaires entre les deux extrémités de la rue[60]. Plusieurs de ces plaques sont aujourd’hui conservées au musée Carnavalet. Il y a quarante ans, on voyait encore, au coin de bien des rues de Paris, l’ancien nom gravé sur une pierre de liais encastrée dans le mur de la première maison de ces rues-là, car, depuis que la rue avait eu son nom inscrit sur la pierre, avec approbation du lieutenant de police, personne n’avait plus songé à changer ce nom officiel, si bizarre, si étrange, si incompréhensible qu’il pût être. Ces noms de rue séculaires se trouvaient ainsi placés sous la sauvegarde de la tradition.

Combien d’anciennes rues devaient leurs noms à des enseignes qui, la plupart, n’existaient plus depuis longtemps, mais dont quelques-unes étaient encore à la même place depuis deux ou trois siècles! Il n’est peut-être pas sans intérêt de rechercher aujourd’hui ces noms de rue, qui sont comme des épitaphes sur des tombeaux. Beaucoup de rues n’ont pas même laissé de trace, et c’est à peine si l’on parvient à préciser l’endroit qu’elles occupaient; mais il suffira de rappeler ici leurs noms, en rapprochant ces noms des enseignes qu’ils représentent et qui ont été quelquefois la cause de leur renommée populaire. Dans cette rapide nomenclature on verra que les enseignes et les rues qu’elles ont nommées vivent un peu plus longtemps que les simples mortels; en revanche, les unes et les autres sont oubliées encore plus vite que les hommes qui ont eu des enfants et des amis. On peut dire d’une enseigne fameuse et d’une rue plus ou moins fréquentée, qu’on supprime tout à coup, selon le bon plaisir du service de la voirie: Sic transit gloria mundi. Voici donc, par ordre alphabétique, quelles étaient et quelles sont encore les rues qui ont dû leurs noms à des enseignes[61]:

* Rue des Deux-Anges, quartier Saint-Germain-des-Prés. Deux images d’anges, placées aux extrémités de cette rue, lui avaient donné ce nom.

* Rue de l’Arbalète, quartier Saint-Benoît. Elle a pris son nom d’une enseigne de l’Arbalestre, qui était au coin de cette rue, nommée, au XIVᵉ siècle, rue des Sept-Voies, antérieurement à l’enseigne.

* Rue de l’Arbre-Sec, quartier du Louvre. Ce nom, que la rue portait déjà au XVᵉ siècle, lui venait d’une enseigne de maison, qu’on y voyait encore du temps de Sauval, près de l’église Saint-Germain-l’Auxerrois.

Rue de l’Arche-Dorée, quartier Saint-Paul, ancien nom de la rue de l’Étoile: selon Jaillot, elle devait son nom à une enseigne de l’Arche, qui pendait à une maison appartenant à un sieur Dorée.

Rue Aumaire, quartier Saint-Martin-des-Champs. Cette rue se prolongeait jadis au-delà de la rue Frépillon et prenait, à cet endroit, le nom de rue de Rome, à cause de l’enseigne d’une maison.

Rue du Pont-aux-Biches, quartier Saint-Martin. Ce nom lui venait d’un petit pont ou ponceau, construit sur un égout, et d’une enseigne des Biches.

Rue du Bout-du-Monde, quartier Saint-Eustache. Ainsi nommée d’une enseigne en rébus, où l’on avait représenté un bouc, un duc, sorte d’oiseau, et un globe terrestre figurant le monde.

Rue de la Calandre, quartier de la Cité. «Le plus grand nombre des auteurs, disent Hurtaut et Magny, conviennent qu’elle a pris son nom d’une enseigne, mais ils ne s’accordent point sur la représentation de cette enseigne. Les uns disent que c’était un de ces insectes qui rongent le froment et qu’on nomme aussi charançon; les autres, une espèce de grive que les Parisiens appellent calendre; d’autres disent que c’est une espèce d’alouette, nommée calandre; d’autres enfin, que c’est une machine avec laquelle on tabise et on polit les draps, les étoffes de soie, et Sauval dit que c’est là la véritable origine du nom de cette rue.»