Mais ces rues, dans lesquelles chaque métier avait été centralisé dès l’origine[82], n’étaient déjà plus, à la fin du XIIIᵉ siècle, réservées exclusivement aux métiers dont elles gardaient le nom. Nous en trouvons la preuve incontestable dans la Taille de 1292: la rue de la Saunerie n’avait plus qu’un saunier, sur onze sauniers qui demeuraient alors à Paris; la rue de la Charronnerie, trois charrons sur dix-huit; la rue de la Ferronnerie, deux ferrons sur onze; la rue de la Savonnerie, trois savonniers sur huit; la rue des Plâtriers, un plâtrier sur trente-six; la rue de la Poulaillerie, onze poulaillers sur trente-six; la rue de la Pelleterie, quatre pelletiers sur deux cent quatorze; la rue de la Sellerie, vingt-cinq selliers sur cinquante et un; la rue de la Petite-Bouclerie, quinze boucliers, ou fabricants de boucles, sur cinquante et un; la rue de la Barillerie, un barillier sur soixante et dix; la rue de la Buffeterie, pas un seul buffetier ou marchand de vin sur cinquante-six; la rue des Écrivains, un écrivain sur vingt-quatre, etc. Ce tableau comparatif prouve d’une manière incontestable que les métiers avaient abandonné leur centre natif et s’étaient dispersés dans Paris, ce qui semblerait indiquer la nécessité des enseignes individuelles pour les gens de métier qui s’éloignaient du quartier général de leur commerce. Cependant, à cette époque, les enseignes des maisons et des boutiques étaient à peine employées. Le savant M. Franklin n’en parle même pas, en décrivant les rues de Paris au XIIIᵉ siècle: «Les marchands, dit-il, se retrouvaient, au seuil de leurs sombres boutiques, guettant les passants et s’efforçant, par mille moyens, d’attirer leur attention; aussi les règlements de police leur interdisaient-ils d’appeler l’acheteur avant qu’il eût quitté la boutique voisine. Les marchandises étaient étalées devant la fenêtre, sur une tablette faisant saillie au dehors; un auvent de bois, accroché en l’air, protégeait les chalands contre la pluie.» Guillot de Paris, en effet, ne fait aucune allusion aux enseignes, dans son Dit des Rues de Paris, composé et rimé en 1300[83].
Il est bien certain, toutefois, que les corporations, les communautés et les confréries de métier existaient alors, avec leurs bannières, qui n’étaient, à vrai dire, que des enseignes portatives, puisque chacune représentait les armoiries ou le patron, le saint protecteur de la corporation, de la communauté ou de la confrérie. La corporation comprenait l’ensemble de tous les artisans d’un même métier, maîtres, compagnons et apprentis; la communauté n’était qu’un groupement charitable et religieux d’une partie de ces artisans, en vue d’un travail localisé ou d’une œuvre collective; la confrérie était l’association fraternelle de tous les membres de la corporation, vis-à-vis de l’Église et de la société civile. L’enseigne, qui n’était encore que l’insigne public des trois fractions d’un même corps de marchands, avait passé, de la bannière que l’on portait, dans toutes les cérémonies publiques, en tête de la corporation ou de la confrérie, aux écussons des flambeaux, qui ne servaient que pour les enterrements des associés; le même insigne reparaissait sur les médailles à l’effigie du saint patron, sur les jetons de présence aux assemblées de la confrérie et sur les enseignes de pèlerinage, qui s’attachaient au chapeau ou à la coiffure de chaque confrère. Ce fut là l’enseigne patronale, que les maîtres de la corporation faisaient placer en sculpture ou accrocher en peinture à la porte de leurs maisons. Ce furent là, en dehors des nombreux insignes de saints indiquant l’invocation d’un patronage particulier, les maisons qu’on distinguait sous le nom de maisons de l’enseigne de tel saint ou de telle sainte. On ne les trouve ainsi indiquées qu’à partir du XIVᵉ siècle, où elles ne cessèrent plus de se multiplier jusqu’en 1600.
Voici maintenant quelles étaient les principales corporations et confréries qui avaient des maisons à enseigne[84]: Saint Yves: les avocats et les procureurs.—Saint Antoine: les vanniers, les bouchers, les charcutiers et les faïenciers.—Saint Michel: les boulangers et les pâtissiers.—Saint Éloi: les orfèvres, les bourreliers, les carrossiers, les ferblantiers, les forgerons et les maréchaux ferrants.—Saint Laurent: les cabaretiers et les cuisiniers.—Sainte Barbe: les artilleurs et les salpêtriers.—Saint Simon et Saint Jude: les corroyeurs et les tanneurs.—Saint Joseph: les charpentiers.—Sainte Catherine: les charrons.—Saint Cosme et Saint Damien: les chirurgiens.—Saint Crépin et Saint Crépinien: les cordonniers et les bottiers.—Saint Jacques: les chapeliers.—Saint Blaise: les drapiers.—Saint Gilles: les éperonniers.—Saint Maurice: les fripiers et les teinturiers.—Saint Clair: les lanterniers et les verriers.—Saint Louis: les maquignons et les barbiers.—Saint Nicolas: les mariniers, les épiciers.—Sainte Anne: les menuisiers, les tourneurs et les peigniers.—Saint Martin: les meuniers.—Sainte Cécile: les musiciens.—Saint Roch: les paveurs.—Saint Pierre: les serruriers.—Sainte Marie-Madeleine: les tonneliers.—Saint Vincent: les vinaigriers.
Quelques métiers avaient mis leurs confréries sous les auspices de certaines grandes fêtes de l’Église. Par exemple: les tailleurs célébraient leur fête patronale à la Trinité et à la Nativité de la Vierge; les chandeliers et les épiciers, à la Purification; les couvreurs, à l’Ascension; les rôtisseurs, à l’Assomption, etc.
On s’explique ainsi combien il y avait de maisons à l’image de Notre-Dame. Nous n’en ferons pas le relevé, dans la Topographie générale du vieux Paris, par Adolphe Berty, mais nous croyons intéressant de rechercher, dans les trois premiers volumes de ce grand ouvrage, la plupart des maisons qui eurent des images de saint et de sainte pour enseignes, avec les dates que l’auteur avait soigneusement recueillies dans les Archives de la ville de Paris[85]. On remarquera que, sauf quelques exceptions, ces maisons à image sont du XVᵉ et du XVIᵉ siècle. Nous commençons par dépouiller les deux articles de Berty sur Trois Ilots de la Cité[86].
CITÉ. RUE DE LA JUIVERIE. Saint Pierre, 1455.—Saint Michel, 1600.—Sainte Catherine, 1503.—Saint Julien, 1575.—Saint Nicolas, 1519.—Saint Jacques, 1415.—Saint Pierre, 1430.—Saint Christophe, 1528.—Sainte Marguerite, 1502.
RUE AUX FÈVES. Saint Antoine, 1574.—Saint Jean-Baptiste, XVᵉ siècle.
RUE DE LA CALANDRE. Images Saint Marcel et Sainte Geneviève, 1507.—Saint Christophe, 1385.—Saint Nicolas, 1450.
RUE DE LA LICORNE. Image Notre-Dame, 1525.
RUE DE LA LANTERNE. Image Sainte Barbe, 1534.—Saint Yves, 1513.