»On voit que c’est absolument la même allégorie que celle représentée sur le poteau cornier. L’architecture de nos pères était sans doute de bien mauvais goût, si nous la comparons à l’architecture actuelle, mais convenons pourtant qu’elle parlait à l’imagination.

»Nous apprenons, à l’instant même, que le gouvernement a donné l’ordre de déposer le poteau cornier au musée des Monuments français.»

Plaignons les vandales révolutionnaires qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Ils détruisaient là non seulement un monument unique des anciennes enseignes de Paris, mais encore la maison où Molière était né, le 15 janvier 1622.

On connaissait mal en 1801 la maison natale de Molière, qu’on était allé chercher rue de la Tonnellerie, parce que Jean Poquelin, le père de notre grand comique, habitait une maison, qu’il avait achetée seulement en 1633, sous les Piliers des Halles, devant le Pilori, maison qui portait alors pour enseigne l’Image de Saint Christophe. C’est à Beffara que l’on doit la découverte de la véritable maison dans laquelle naquit Molière. «Cette maison, dit Eudore Soulié[77], était connue sous le nom de maison des Cinges, à cause d’une très ancienne sculpture qui la décorait, et elle se trouvait à l’angle des rues Saint-Honoré et des Vieilles-Étuves.» L’extrait d’un manuscrit de la Bibliothèque nationale contenant les noms des propriétaires et locataires des maisons de la rue Saint-Honoré, est venu prouver que Jean Poquelin, malgré l’acquisition de la maison à l’enseigne de Saint-Christophe sous les Piliers des Halles, n’avait pas quitté la maison des Singes, qu’il occupait antérieurement à la naissance de J.-B. Molière, en 1622. C’était là certainement que se trouvait sa boutique de tapissier. Voici l’extrait relatif à cette maison natale de notre illustre parisien: «Année 1637. Maison où pend pour enseigne le Pavillon des Singes, appartenant à M. Moreau et occupée par le sieur Jean Pocquelin, maistre tapissier, et un autre locataire; consistant en un corps d’hôtel, boutique et cour, faisant le coin de la rue des Étuvées (Vieilles-Étuves): taxée huit livres.[78]» On ne nous dit pas si la taxe avait pour objet l’enseigne pendante du Pavillon des Singes, que Jean Poquelin y fit sans doute ajouter, parce que le poteau cornier de la maison ne lui paraissait pas suffire pour annoncer sa boutique de tapissier. On peut croire que cette maison si curieuse, qui datait du XIIᵉ ou du XIIIᵉ siècle, était représentée, avec son poteau cornier, dans l’enseigne peinte du Pavillon des Singes.

Le poteau cornier de la maison natale de Molière fut donc transporté dans les magasins du musée des Monuments français, mais on ne trouva pas sans doute le moyen de l’utiliser dans l’organisation définitive du musée. On avait bien eu l’idée de reconstruire cette maison, comme un intéressant spécimen de l’architecture en pans de bois du moyen âge; mais les entrepreneurs ou les charpentiers qui travaillaient pour le musée employèrent ce vieux bois sculpté, dans leurs constructions, comme bois de charpente. «Il se perdit là où on avait voulu qu’il se conservât, avons-nous déjà dit dans un de nos ouvrages[79]. Lorsqu’au mois de janvier 1828, Beffara voulut le voir et le faire dessiner, on lui répondit qu’il avait été détruit et employé dans les bâtiments[80].» On trouvera, à la page 27 du tome III du Musée des Monuments français, par Alexandre Lenoir, une gravure au trait de ce poteau cornier, dessinée par Bureau et gravée par Guyot. Une autre gravure, à l’eau-forte, par Chauvel, a été publiée dans le Moliériste (juillet 1879), avec un intéressant article de M. Romain Boulenger.

Nous avions remarqué autrefois, avons-nous dit il n’y a qu’un instant, dans des maisons d’encoignure, un certain nombre de poteaux corniers qui représentaient des sujets allégoriques ou religieux, entre autres la généalogie de la famille du roi David, commençant à son père Isaïe et finissant à son dernier descendant Jésus-Christ. On appelait ces poteaux des arbres de Jessé, mais ils ont tous été détruits, croyons-nous, avec les diverses maisons dont ils formaient l’enseigne, à l’exception d’un seul, cité par Viollet-le-Duc dans son Dictionnaire raisonné de l’Architecture française, situé au coin d’une maison qui faisait l’angle de la rue Saint-Denis et de celle des Prêcheurs: «Ces poteaux corniers sont souvent façonnés avec soin, ornés de sculptures, de profils, de statuettes, choisis dans les brins les plus beaux et les plus sains. On voit encore des poteaux corniers, bien travaillés, dans certaines maisons de Rouen, de Chartres, de Beauvais, de Sens, de Reims, d’Angers, d’Orléans. On en voit encore un, représentant l’Arbre de Jessé, à l’angle d’une maison de la rue Saint-Denis, à Paris, datant du commencement du XVIᵉ siècle[81].» Cet arbre de Jessé, de grande dimension, monte jusqu’au faîte de la maison.

VII
ENSEIGNES DES CORPORATIONS, DES CONFRÉRIES ET DES MÉTIERS

LES corporations de métier remontaient à la plus haute antiquité, puisque les artisans et les marchands de l’ancienne France étaient groupés par associations distinctes, ayant leurs statuts et leur organisation spéciale, avec des insignes et des costumes particuliers. Le même état de choses a dû exister, dès les premiers temps de l’ancien Paris, lorsque Lutèce, après la conquête des Gaules par Jules César, devint une ville gallo-romaine; mais les renseignements historiques font défaut à ce sujet, jusqu’au XIIᵉ ou XIIIᵉ siècle, là où apparaissent de rares et incertains documents sur l’histoire des enseignes. Si, comme nous le supposons, les enseignes, au XIIᵉ siècle, n’étaient que les insignes des métiers, ces insignes ou enseignes devaient être distribués, comme des armes parlantes ou des indications figurées, entre les différentes rues consacrées aux métiers et qui en portaient les noms. Mais déjà, à cette époque reculée, telle rue, qui conservait un nom de métier et, par conséquent, de corporation, avait laissé s’échapper et se transporter ailleurs la plupart des artisans ou des marchands, qui, ne pouvant plus trouver assez de place pour leur commerce ou leur industrie dans la rue où avait été originairement concentré ce commerce ou cette industrie, s’étaient répandus, de proche en proche, dans les rues voisines et dans tous les quartiers de la ville. Ainsi, nous ne doutons pas que primitivement la rue affectée à un métier et qui lui devait une dénomination usuelle n’ait eu, à chacune de ses extrémités, une enseigne unique caractérisant le métier, lequel y avait pris naissance, et qui l’avait, pour ainsi dire, baptisée.