Sous le premier Empire, Napoléon avait fait venir d’Italie un groupe d’ouvriers mosaïstes, qui avaient entrepris de fabriquer des enseignes en mosaïque; mais ces essais, coûtant fort cher, furent peu appréciés et ne trouvèrent pas de clientèle. Plus tard, on remplaça la mosaïque en petits cubes de verre émaillé, par des mosaïques en plus gros cubes de pierres de couleur, et l’on en fit des tableaux qu’on incrusta dans le dallage des trottoirs et des passages devant les boutiques. Ce furent les enseignes sur le sol, au lieu des enseignes sur les murs. Ces essais ont été repris récemment sous les galeries du Palais-Royal. Ce n’était pas, du reste, une invention moderne, puisque des mosaïques du même genre sont encore intactes, depuis dix-neuf siècles, dans les maisons antiques d’Herculanum et de Pompéi.

VI
ENSEIGNES D’ENCOIGNURE, OU POTEAUX CORNIERS

IL y avait, dans le vieux Paris, beaucoup de maisons d’encoignure, construites entre deux rues et s’avançant à angle droit sur une petite place ou un carrefour. L’encoignure de ces maisons, généralement bâties en bois, était formée par une grosse pièce de charpente, simplement équarrie ou sculptée avec plus ou moins de soin, laquelle s’élevait toujours jusqu’au premier étage et quelquefois montait jusqu’à la toiture. Cette pièce de bois s’appelait cornier ou poteau cornier. On comprend que ce poteau, faisant face à une place sur laquelle débouchaient plusieurs rues, était l’endroit le plus favorable pour l’exhibition d’une enseigne, que cette enseigne fût celle d’une maison ou bien celle d’une boutique. Cette enseigne était de différente espèce, selon la fantaisie du propriétaire ou du marchand. Tantôt on y posait une image ou statue de saint, sur un piédestal pendentif ou dans une niche; tantôt on n’y mettait qu’un buste en pierre, ou en bois, ou en plâtre, doré ou colorié de couleurs éclatantes; tantôt on y appendait, à l’extrémité d’une potence en fer, une enseigne ordinaire représentant les armes parlantes d’un commerce ou caractérisant le nom de la maison du coin. On sait combien ces maisons d’encoignure furent recherchées par certaines industries qui s’adressaient directement au bas peuple et aux passants. On peut assurer que l’enseigne en rébus: Au bon Coing, fut une de celles qui répondaient le mieux à la position avantageuse d’un cabaret ou d’une rôtisserie, occupant une maison d’encoignure. C’est ce genre d’enseigne qui est indiqué dans un des articles de l’édit de 1693, relatif aux enseignes de Paris: les bustes, aux maisons en encoignure, indiquant la profession, ne payaient qu’un seul droit de 4 livres. Quant aux maisons d’encoignure où il y avait des images de saint dans des niches, si ces images, devant lesquelles on allumait, la nuit, une lampe ou une lanterne, n’existent plus, leurs niches sont restées vides, en grand nombre, dans les vieux quartiers.

Mais nous ne voyons pas que les ordonnances de police aient distingué nominativement les poteaux corniers, qui étaient de véritables enseignes de maison, enjolivées de sculptures et présentant quelquefois des sujets pieux ou allégoriques qui se déroulaient sur toute la hauteur du poteau ou du pilier. Ils étaient cependant fort nombreux, et, dans notre jeunesse, nous nous rappelons en avoir vu couverts de figures en ronde bosse peintes ou dorées; malheureusement il n’en subsiste plus, à notre connaissance, qu’un seul dans la rue Saint-Denis, dont nous allons parler tout à l’heure. Il y en avait un, plus curieux que tous les autres, et le plus remarquable par son exécution, comme par le sujet qu’il représentait: c’était celui de la maison des Singes; mais la destruction de ce rare et précieux monument remonte à la fin de l’année 1801.

La Décade philosophique, dans sa livraison du 10 nivôse an X (31 décembre 1801), publiait la note suivante, dont nous ne citons qu’une partie:

«On travaille, à Paris, dans la rue Saint-Honoré, à la démolition d’une ancienne maison, dont on fait remonter la date au XIIᵉ siècle. Elle est construite en bois, à la manière du temps, et a servi plus d’une fois de modèle à nos peintres, lorsqu’ils avaient à traiter des sujets puisés dans l’histoire de France des temps reculés. Le citoyen Vincent l’a représentée dans son beau tableau du président Molé.

»Cette maison a été quelquefois décrite, mais on n’a point fait assez d’attention à un poteau cornier, tout couvert de sculptures, qui forme l’angle de l’édifice. Cependant le sujet qui y est représenté est très curieux. Le lecteur nous saura gré sans doute d’entrer dans quelques détails sur ce poteau que l’on peut regarder comme un monument.

»La masse du poteau a la forme d’un grand arbre, duquel s’élèvent des branches garnies de fruits. On voit plusieurs singes qui cherchent à l’envi à grimper autour, pour atteindre les fruits. Mais un vieux singe, tranquille et tapi au bas de l’arbre, présente d’une main un des fruits que les jeunes ont fait tomber par les secousses qu’ils ont données à l’arbre.

»En parcourant les Fables de La Motte, on en trouve une sur le gouvernement électif, dont la vue du poteau semble lui avoir suggéré l’idée; nous n’en citerons que les derniers vers:

On dit que le vieux singe, affaibli par son âge,
Au pied de l’arbre se campa;
Qu’il prédit, en animal sage,
Que le fruit ébranlé tomberait du branchage,
Et dans sa chute il l’attrapa.
Le peuple à son bon sens décerna la puissance:
L’on n’est roi que par la prudence.