ne sait pas s’ils sont en pierre ou en zinc, et que nous les regardons comme des joujoux de Nuremberg taillés en plein bois avec un simple couteau par quelque bûcheron artiste de la forêt Noire.

Il y avait jadis en France beaucoup de ces tailleurs de bois, qui faisaient mieux que des enseignes, et qui ne laissaient pas nos églises de village manquer de statues de saints et de saintes, qu’un coloriage intelligent ne déparait pas trop, quand on les avait placées dans leurs niches. C’étaient ces mêmes artistes d’instinct et de sentiment qui élabouraient ces merveilleux triptyques, ces superbes retables qui font encore notre admiration par le nombre, la variété et le caractère des figures qui y sont rassemblées. Quand les travaux d’église vinrent à leur manquer, ils se consacrèrent, malgré eux, à des œuvres profanes. Ils exécutèrent les dernières enseignes sculptées en bois, dans lesquelles ils faisaient quelquefois des images de saints ou des sujets de sainteté, et ils entreprirent aussi de grands ouvrages de boiseries, ornementées, d’après des dessins d’architectes-décorateurs. On verra encore, sur le quai Bourbon, presque au coin de la rue des Deux-Ponts, un curieux modèle de ce travail de sculpteur ornemaniste, dans une devanture de boutique du XVIIIᵉ siècle, très pure de dessin et très élégante, malgré sa simplicité[73].

Quelques bons tailleurs en bois ont trouvé à s’employer, dans ces derniers temps, pour la fabrication de plusieurs enseignes sculptées. On voyait une de ces enseignes, celle d’un charcutier, rue Neuve-des-Petits-Champs, nº 2: A l’Homme de la Roche de Lyon. Nous dirons quel était cet homme, dans le chapitre des anecdotes relatives aux enseignes[74]. M. Poignant a décrit ainsi cette statue[75]: «C’est une statue en bois, de grandeur naturelle, représentant un homme vêtu en chevalier; de la main gauche étendue, il tient une bourse; la droite s’appuie sur une lance. Elle

paraît dater de la Restauration.» M. Poignant cite une autre sculpture d’enseigne, qui date de 1840; ce sont les figurines qui décorent des deux côtés la devanture de la boutique d’un opticien, rue de l’Échelle; l’une représente un officier de marine qui relève le point de latitude avec un sextant; l’autre, un matelot qui regarde avec un télescope. «La justesse du mouvement, dit M. Poignant, la fermeté de l’exécution, font de ces statuettes deux fantaisies artistiques qui ne manquent pas de valeur.» L’enseigne du magasin de nouveautés: Aux Statues de Saint-Jacques, rue Étienne-Marcel, entre les rues aux Ours et Saint-Denis, n’a demandé que de menus frais d’installation; car les statues qui la composent proviennent de l’ancien hôpital de Saint-Jacques-de-Compostelle, fondé en 1298, lequel s’élevait à l’endroit même où l’on vend maintenant aux dames des objets de toilette et de mode. Ces deux statues en habits de pèlerin ne datent pas sans doute de l’origine de l’hôpital, que la Révolution avait fait disparaître; elles sont du XVIᵉ ou du XVIIᵉ siècle. On les trouva presque intactes en creusant les fondations de ce magasin, et le propriétaire, après les avoir fait restaurer en 1854, les plaça comme une enseigne sur l’entablement de la maison qu’il faisait bâtir. On dit que ces vénérables statues lui ont porté bonheur.

Sous le règne de François Iᵉʳ, les artistes italiens que le roi avait amenés en France, et qui travaillaient pour lui à l’hôtel de Nesle et au château de Madrid, eurent l’ingénieuse idée d’encastrer, dans l’architecture des édifices qu’on faisait construire alors à Paris et en province, des émaux et des plaques de faïence représentant des sujets, des emblèmes et des ornements. On employait aussi ces faïences émaillées au carrelage des galeries et des salles dans les châteaux et les hôtels. Il est à peu près certain que ce genre de décoration fut appliqué aux enseignes des marchands, puisqu’on avait fait entrer des inscriptions non seulement sur les grandes pièces de faïence encadrées dans la pierre monumentale, mais encore dans les carreaux qui servaient au pavement intérieur des maisons. Il ne s’est conservé aucune de ces enseignes en faïencerie, mais on peut voir au musée de Cluny quelques-unes des plaques émaillées qui décoraient le château de Madrid, au bois de Boulogne.

Il y avait, cependant, au nº 24 de la rue du Dragon (faubourg Saint-Germain), entre les deux fenêtres du premier étage d’un hôtel garni, une véritable enseigne en émail du XVIᵉ siècle, avec cette légende dans la bordure jaune qui entourait le médaillon: Au fort Samson. Ce médaillon, d’un très beau style, représentait non pas Samson, mais Hercule terrassant le lion de Némée. On l’attribuait à Palissy, et le propriétaire de la maison y avait fait mettre cette inscription: Ancienne demeure de Bernard Palissy en 1575. Le médaillon attira la curiosité des amateurs, et le propriétaire refusait toujours de le vendre, jusqu’à ce que l’offre d’un prix considérable l’eût enfin décidé à le laisser enlever de la place que ce précieux souvenir du grand verrier céramiste avait gardée depuis trois siècles. On l’a remplacé par un médaillon colorié de même dimension représentant une tête d’homme.

Il est certain que l’atelier où Palissy fabriquait ses émaux et rustiques figulines n’était pas éloigné de sa demeure, et cet atelier devint sans doute, sous le règne de Henri IV, la verrerie de Saint-Germain-des-Prés. Le médecin Jean Heroard a écrit dans son Journal, à la date du 4 juin 1666, cette note où il met en scène le Dauphin qui fut Louis XIII: «Il se joue à une petite fontaine faite dans un verre, qui lui venoit d’être donnée par les verriers de la verrerie de Saint-Germain-des-Prés; s’amuse à une vaisselle de poterie, où il y avoit des serpents et des lézards représentés; y faisoit mettre de l’eau, pour les représenter vivants[76]