Au reste, les médecins eux-mêmes ne dédaignaient pas de sacrifier parfois à la vanité de l’enseigne. Le médecin Mouriceau, qui fit, en 1681, le Traité des femmes grosses, donnait ainsi son adresse, à défaut de l’adresse de son libraire: Paris, chez l’Auteur, au milieu de la rue des Petits-Champs, à l’enseigne du Bon Médecin. Au XVIIIᵉ siècle, médecins et chirurgiens se seraient crus déshonorés s’ils avaient mis des enseignes sur la façade des maisons qu’ils habitaient, mais ils avaient des adresses imprimées et gravées, qu’ils distribuaient dans leur quartier. Nous ne citerons que la suivante, finement gravée par Chalmandrier, d’après un dessin de Marillier, qui l’avait enjolivée de bouquets de roses et surmontée d’un groupe d’amours sérieusement occupés à se soigner les dents: Le sieur Delafondrée, chirurgien dentiste, seul élève associé de M. Fauchard, rue et près les Grands Cordeliers.

La plupart des dentistes, n’étant pas chirurgiens, caractérisaient du moins leur profession par des armes parlantes, qui n’étaient autres que des dents énormes, ou, plus modestement, par des râteliers de belles dents blanches à faire envie aux pauvres édentés; ce qui se voyait encore de nos jours, au Palais-Royal, dans les tableaux dentaires de Désirabode.

Nous avons trouvé aussi plusieurs adresses gravées, avec des attributs et des emblèmes agréables qui recommandaient des boutiques d’apothicaires, avant que ces indispensables auxiliaires de la médecine se fussent métamorphosés en pharmaciens. Nous nous arrêterons de préférence à une enseigne sculptée, et très élégamment sculptée, qu’on voit encore rue Saint-Denis et qui porte cette légende: Au Mortier d’Argent. Son voisin le Centaure, dont nous avons donné le dessin page 85, et le Bon Samaritain, de la rue de la Lingerie, sont des enseignes de marchands droguistes.

XI
ENSEIGNES DES IMPRIMEURS ET DES LIBRAIRES

M. L.-C. Silvestre a publié en 1867 un bien curieux ouvrage[133] en recueillant seulement les marques des imprimeurs et des libraires du XVIᵉ siècle, et cet ouvrage s’augmenterait de plusieurs volumes, si l’on s’avisait de rechercher l’origine et le sens de ces marques, qui étaient souvent énigmatiques et difficiles à expliquer. Les marques qui figuraient ordinairement dans les livres imprimés aux XVᵉ, XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, soit à la fin du texte, soit sur le titre du volume, servaient souvent d’enseignes aux imprimeurs et aux libraires, mais non d’une manière absolue et générale, car, dans bien des cas, la marque n’avait aucune analogie avec l’enseigne, qui était celle de la maison dans laquelle s’établissait l’imprimeur ou le libraire. Un ouvrage spécial et complet sur les marques et les enseignes des imprimeurs de Paris était donc un travail de bibliographie très intéressant, et nous ne sommes pas étonné que plusieurs érudits y aient songé avant M. Silvestre. «On m’a fait lire, dit Jean-Bernard Michault, de Dijon[134], l’ouvrage manuscrit de votre jeune auteur sur les enseignes et les vignettes emblématiques des imprimeurs. M. de La Monnoye m’a dit autrefois qu’un de ses amis avoit travaillé sur la même matière.»

Les deux ouvrages annoncés par La Monnoye et Michault n’ont jamais paru.

Nous n’avons pas à nous occuper ici des marques proprement dites; nous nous bornerons à relever celles qui ont un rapport direct avec notre sujet, et à faire connaître sommairement la plupart des enseignes de l’imprimerie et de la librairie, depuis l’année 1470 jusqu’au règne de Henri II, en 1574[135].

L’invention de l’imprimerie remonte certainement à 1440, et peut-être au delà, mais elle ne fut introduite en France qu’en 1470, par un prieur de Sorbonne, Jean de la Pierre, qui fit venir d’Allemagne trois imprimeurs, Martin Krants, Ulric Gering et Michel Friburger, pour imprimer sous ses yeux plusieurs ouvrages théologiques. Ces trois Allemands avaient apporté avec eux leur matériel d’imprimerie, caractères mobiles, presses et outillage typographique. Ce fut dans la maison de Sorbonne, où ils étaient logés, qu’ils imprimèrent leur premier livre, intitulé: Epistolæ Gasparini Pergamensis, petit volume in-4º. Ce volume ne portait pas encore de marque, et leur atelier, installé dans les bâtiments de la Sorbonne, n’avait pas, ne pouvait pas avoir d’enseigne. Ils en prirent une, en 1475, quand ils transportèrent leur imprimerie dans la rue Saint-Jacques, près les charniers de l’église Saint-Benoît, et cette enseigne, le Soleil d’Or, ne fut pas mise, comme marque, sur les livres qu’ils imprimèrent, quoiqu’ils n’oubliassent pas de la mentionner dans leur adresse.