J’en ay pitié, car plus comtes ni ducz
Ne peignerez, mais, comme gens perduz,
Vous en irez besongner chaudement
En quelque estuve, et là gaillardement
Tondre maujoinct ou raser priapus,
Povres barbiers[130].
Ce rondeau prouve que, malgré les prescriptions des anciens statuts, les barbiers du temps de François Iᵉʳ pouvaient exercer leur métier dans les étuves, de telle sorte qu’ils s’intitulaient alors barbiers-étuvistes. Mais les barbiers devaient avoir plus tard leur revanche, et Mercier disait, en 1782, dans son Tableau de Paris: «Douze cents perruquiers, maîtrise érigée en charge, et qui tiennent leurs privilèges de saint Louis, emploient à peu près six mille garçons. Deux mille chamberlans font en chambre le même métier, au risque d’aller à Bicêtre; six mille laquais n’ont guère que cet emploi. Il faut comprendre dans ce dénombrement les coiffeuses. Tous ces êtres-là tirent leur subsistance des papillotes et des bichonnages.» Il y avait donc, à Paris, en 1782, 1200 perruquiers, c’est-à-dire barbiers, car dès lors l’usage des perruques tendait à disparaître; or, ces barbiers exerçaient leur métier dans douze cents boutiques, peintes en bleu d’azur, couleur de la livrée du roi saint Louis, et ces douze cents boutiques portaient chacune l’enseigne pendante des deux bassins de cuivre, accompagnés de trois palettes.
Le perruquier, né malin, comme le vaudeville, agrémentait souvent son enseigne de devises et de vers, plus ou moins mal orthographiés, dans le goût de cette inscription, copiée sur la boutique d’un perruquier du village de Sarcelle:
La Nature a doné à l’homme la barbe et les cheveux,
Ici on les coupe toutes deus.
Les barbiers auraient mieux fait de s’en tenir à l’inscription qu’on leur avait permis de placer sur leurs boutiques, lorsqu’ils furent érigés en corps de métier, en 1674: Céans on fait le poil proprement, et on tient bains et étuves. Ils s’intitulaient, dans leurs lettres de maîtrise: Barbiers, baigneurs, étuvistes et perruquiers; ils ne se mêlaient plus de chirurgie, mais ils avaient le droit de vendre, en gros et en détail, des cheveux et toutes sortes de perruques, de poudre, de savonnettes, de pommades, de pâtes de senteurs et d’essences[131].
Les barbiers, de tous temps, furent plaisants et facétieux; ils le montraient bien, même jusque sur les enseignes, dont l’invention leur appartenait. De cette catégorie fut l’enseigne qu’on voyait naguère dans la cour du Dragon et qui représentait une femme essayant de débarbouiller un nègre, avec cette inscription philosophique: Au temps perdu.
Les chirurgiens, après d’interminables procès soutenus contre les barbiers, furent en querelle pendant de longues années avec les médecins, et sans doute avec les épiciers, puisqu’ils vendaient, en vertu de leurs statuts, des drogues et des onguents, comme les apothicaires, qui avaient été incorporés dans la communauté des épiciers, mais qui ne se laissèrent pas absorber par cette corporation, ainsi que le prouve le long procès qu’ils intentèrent à Guy Patin et qui ne tourna pas à leur profit. Ils s’étaient alors séparés, bon gré mal gré, des épiciers, et quoiqu’ils eussent le même patron que leurs anciens confrères qui s’étaient mis sous la protection de saint Nicolas, ils avaient adopté pour enseigne le serpent d’Esculape. Ils y joignaient sans doute des inscriptions latines, pour relever leur profession. Les chirurgiens avaient recours quelquefois à ce procédé, lorsqu’ils ne craignaient pas d’imiter les marchands, en se donnant le luxe d’une belle enseigne peinte. Tel était ce chirurgien demeurant à Paris, près de Saint-Martial, lequel avait fait peindre un tableau de la Charité de saint Louis, pour s’en faire une enseigne, et qui obtint de l’amitié de Santeuil[132] ce distique, qu’il fit graver en lettres d’or, au-dessous de son tableau, destiné à braver la haineuse jalousie des médecins:
Ne medicus adhibere manus dubitaveris ægro,
Admonet hæc pieta regias, teque docet.