Mais il faut nous arrêter à la fin du XVIIᵉ siècle, pour ne pas refaire notre Histoire des Hôtelleries et Cabarets, à laquelle nous renvoyons le lecteur, et nous terminerons ce chapitre, déjà trop long, par une simple nomenclature empruntée au Livre commode des Adresses de Paris en 1691 et 1692, en ne citant que les cabarets dont le sieur de Blegny a mentionné les enseignes. Nous avons déjà parlé de plusieurs de ces cabarets, renommés pour les vins fins et pour la bonne viande; mais leur rappel, dans le Livre commode, prouvera qu’ils n’avaient rien perdu, à la fin du XVIIᵉ siècle, de leur réputation bachique et culinaire; nommons donc Lamy, aux Trois Cuillères, rue aux Ours; Loisel, aux Bons Enfants, près le Palais-Royal; Fitte, au Grand Louis, rue Bailleul; Berthelot, à la Conférence, rue Gervais-Laurent; Dumonchel, au Soleil d’Or, rue Saint-André; Dutest, à la Corne, rue Galande; de Sercy, à la Petite Galère, rue de Seine, etc. Mais déjà les cabarets du bon ton ne s’intitulaient plus que traiteurs, tout en conservant leurs enseignes plus que séculaires; il n’y eut bientôt des cabarets que pour le peuple, et ceux où les gens du monde s’aventuraient encore quelquefois pour faire la débauche étaient aux Porcherons, à la Courtille, au Port-à-l’Anglais, à la Salpêtrière, etc. Ce fut alors que les cafés prirent naissance à Paris, et ils se distinguèrent des cabarets en se refusant toute espèce d’enseigne.
X
ENSEIGNES DES BARBIERS, DES ÉTUVISTES, DES CHIRURGIENS, DES APOTHICAIRES ET DES MÉDECINS.
IL n’y a pas d’enseignes de métiers qui aient donné lieu à plus de débats, à plus de conflits, à plus de procès que les enseignes des barbiers, car les barbiers ont été en querelle permanente avec les chirurgiens, les étuvistes et même les médecins. Leur corporation était sans doute très ancienne, mais leurs statuts primitifs étant tombés en désuétude au XIVᵉ siècle, le roi Charles V leur en donna de nouveaux en 1362, lesquels furent confirmés seulement en 1371 par lettres patentes adressées au prévôt de Paris[126]. Voici l’analyse des articles V et VI de ces statuts de la communauté des barbiers de la ville de Paris. «Ils ne pourront exercer leur métier, si ce n’est pour saigner et pour purger, les cinq fêtes de Notre-Dame, les jours de saint Cosme et saint Damien, de l’Épiphanie et des quatre fêtes solennelles. Ils ne doivent pas pendre leurs bassins les jours de fête qui suivent les fêtes de Noël, de Pâques et de la Pentecôte, sous peine de cinq sous d’amende, savoir: deux sous pour le roi, deux sous pour le maître et un sou pour le garde ou lieutenant du métier.» Ces bassins, que les barbiers ne devaient pas pendre à leurs boutiques, en certains jours de fête, sous peine d’amende, étaient les armes parlantes de leur métier, et, par conséquent, leur enseigne. Cette enseigne-là était donc mobile et alternative ou journalière, puisqu’on devait la décrocher à certains jours. Mais les barbiers avaient une autre enseigne fixe et stable, qui n’était jamais mieux à sa place que les jours de fête religieuse, puisque c’était l’image de saint Louis, leur patron.
Le Livre des Métiers, d’Étienne Boileau, prévôt de Paris sous le règne de saint Louis, donne les statuts des estuveurs ou baigneurs, et ne mentionne pas ceux des barbiers, qui n’avaient pas le droit d’exercer leur métier dans les étuves; mais, dès cette époque, les barbiers, du moins quelques-uns, s’occupaient de chirurgie et de tout ce qui constituait la médecine manuelle, que les mires ou médecins proprement dits dédaignaient de pratiquer eux-mêmes, notamment la saignée et le pansement des clous, bosses, apostumes et autres plaies. Charles V compléta en ce sens les statuts des barbiers par son ordonnance du 3 octobre 1372, où il déclarait que les pauvres n’avaient pas les moyens de recourir aux chirurgiens, qui sont gens de grand état et de grand salaire. Par une ordonnance de 1383, Charles VI augmenta et confirma les privilèges des barbiers au point de vue chirurgical. Des lettres patentes de Charles VII, datées de juin 1444, achevèrent de transmettre aux barbiers une partie des attributions de la chirurgie, et leur permirent en quelque sorte de faire ouvertement concurrence aux chirurgiens. Les barbiers avaient ajouté déjà aux armes parlantes de leur métier celles de la chirurgie, c’est-à-dire les trois palettes peintes en rouge, qu’ils suspendaient à leurs bassins professionnels. La palette était une petite écuelle de métal destinée à recevoir le sang dans les saignées et pouvant contenir environ quatre onces de ce sang, qu’on mesurait, pour ainsi dire, en le tirant de la veine. On comprend les discussions et les contestations, auxquelles ces trois palettes et ces bassins fournissaient des prétextes continuels, qui amenèrent quantité de procès entre la communauté des barbiers et le collège des maîtres chirurgiens.
Nous n’avons à nous occuper que des enseignes de l’un et de l’autre corps de métier, lesquelles furent en cause dans ces procès débattus au Parlement, et qui avaient souvent donné lieu à des jugements de simple police pour contravention; car, par un arrêt du 26 juillet 1603, le Parlement avait autorisé les barbiers à s’intituler: maîtres barbiers-chirurgiens, et à faire figurer dans leurs enseignes les bassins ou plats à barbe et les trois palettes de la saignée; mais, parmi les barbiers, beaucoup n’avaient pas subi l’examen d’anatomie et de chirurgie pratique, qu’ils étaient tenus de passer devant les maîtres-jurés de la communauté pour avoir le droit de saigner et de panser les pauvres malades; ceux-là ne devaient donc pas, sous peine d’amende, arborer les trois palettes emblématiques au-dessous de leurs bassins. Quant aux maîtres barbiers-chirurgiens, ils se permirent de changer quelque chose à leur qualification, et ils s’intitulaient, de leur autorité privée, sur leurs enseignes, chirurgiens-barbiers, ce qui fut matière à nouveaux procès, après lesquels les barbiers durent se contenter du titre de barbiers-chirurgiens. En revanche, les chirurgiens eurent, à leur tour, des procès à soutenir contre les barbiers, qui les accusaient de contrefaire leur enseigne professionnelle et de prendre indûment quelquefois le titre de barbier; les chirurgiens, qui saignaient comme les barbiers, prétendaient aussi faire la barbe comme eux: ces chirurgiens-là n’étaient que des barbiers-chirurgiens; ils avaient des enseignes, de même que les barbiers, et des enseignes presque semblables. Le cas était épineux, la question difficile à résoudre, car les chirurgiens produisaient des lettres patentes du roi Jean, en date du 5 avril 1353, qui les autorisaient à raser et saigner, avant que les barbiers eussent obtenu du roi Charles V leurs statuts, qui n’avaient d’analogie que sur ces deux points. Les chirurgiens pouvaient donc pendre des bassins à leur porte, comme enseigne de leur profession, et, en outre, des boîtes d’onguents qui ressemblaient assez aux palettes des barbiers. On plaida, on replaida, et le Parlement, reconnaissant que le droit des chirurgiens à prendre des bassins pour enseigne était antérieur à celui des barbiers, déclara que ces derniers n’en auraient pas moins, par leurs statuts, l’entière possession de leurs bassins et de leurs palettes d’enseigne. Mais, pour établir une juste distinction entre les chirurgiens et les barbiers, il fut décidé, par un nouvel arrêt, que les chirurgiens auraient des bassins de cuivre avec trois boîtes, et les barbiers, des bassins d’étain ou de plomb avec trois palettes[127].
Les chirurgiens renoncèrent eux-mêmes à toute espèce d’enseigne, lorsqu’ils eurent exclu de leur corps les chirurgiens-barbiers et les chirurgiens-apothicaires; les barbiers reprirent alors possession de leurs bassins et de leurs palettes de cuivre. Monteil, dans son Histoire des Français de divers états[128], avait fait dire à un maître chirurgien, dès le XVᵉ siècle: «Le public devrait bien distinguer leurs enseignes des nôtres, en bas desquelles ne pendent pas des plats à barbe, mais des boîtes; le public devrait bien aussi ne pas ignorer que nous sommes maîtres chirurgiens jurés.»
Les barbiers n’étaient plus que chirurgiens lorsque la mode voulait qu’on portât la barbe longue; mais ils redevenaient barbiers dès que l’on en revenait à couper la barbe. De là sans doute les alternatives de misère et de fortune de la barberie. On peut voir, d’après la Taille de 1492, que les barbiers de Paris étaient au nombre de 151, et comme chacun d’eux avait à payer pour sa part 8 à 12 sous, ce qui était comparativement une imposition assez élevée, on peut en conclure qu’ils faisaient assez bien leurs affaires à cette époque[129]. Tous, il est vrai, n’étaient pas aussi habiles, malgré les promesses de leurs enseignes. Ainsi, vers 1500, Pierre Gringore les traitait assez mal, dans son poème des Faintises du monde qui règne, où il dit avec dédain:
Tel pend à son huys le bassin,
Qui ne sauroit raire (raser) une chièvre.
C’est que sous le règne de Charles VIII les Français avaient rapporté des guerres d’Italie l’habitude de laisser croître leur barbe. Cette habitude persista toujours, avec les guerres d’Italie, sous Louis XII et sous François Iᵉʳ, qui avait inauguré la mode des grandes barbes. Il y eut alors plus de chirurgiens que de barbiers, quoiqu’une bien singulière mode fût aussi venue d’Italie en ce temps-là. Hommes ou femmes se rasaient ou se faisaient raser impitoyablement tout le poil du corps, comme nous l’apprend ce rondeau, qui constate l’étrange service qu’on réclamait des barbiers:
Povres barbiers, bien estes morfonduz
De veoir ainsi gentilshommes tonduz,
Et porter barbe; or, avisez comment
Vous gaignerez, car tout premièrement
Tondre et saigner, ce sont cas défenduz.
De testonner on n’en parlera plus:
Gardez ciseaux et razouers esmouluz,
Car désormais vous fault vivre autrement,
Povres barbiers.