«Quand je vois, ajoute philosophiquement Mercier, toutes ces vieilles enseignes, pêle-mêle confondues, comme on les change, comme on les marchande; quand je songe aux destinées qui promènent de cabarets en cabarets ces grotesques portraits de souverains; au vent qui les ballotte, aux épithètes dont le barbouilleur, ennemi de l’orthographe, les décore, à leur dernier emploi enfin, qui est de guider les pas chancelants des ivrognes, il me prend envie de composer, sur ces métamorphoses et sur ces vicissitudes de la royauté, un petit dialogue où ces augustes enseignes converseraient entre elles à la porte des bouchons.»
Les vieilles enseignes peintes, qui traînent dans la crotte, à la porte des marchands de bric-à-brac, et qui ne rencontrent plus une âme charitable pour les recueillir et les sauvegarder, eurent pourtant de nos jours un bon saint Vincent de Paul, qui daigna prendre en pitié ces peintures dégradées et abandonnées. Le prince de Pons, élève d’Abel de Pujol, s’était pris d’admiration pour tous les anciens tableaux et surtout pour les plus enfumés et les plus écaillés, dans lesquels il s’imaginait retrouver les œuvres originales des plus célèbres peintres grecs de l’antiquité. Les vieilles enseignes se prêtaient naturellement à son innocente folie: il en avait rempli son atelier, et il passait sa vie à les débarbouiller, à les nettoyer, à les repeindre à la grecque, après avoir cherché à découvrir sous les couleurs et les vernis quelques précieux vestiges d’une peinture d’Apelle ou de Parrhasius. Ce musée d’enseignes retomba dans le bric-à-brac de dernier étage, à la mort du prince de Pons, qui était parvenu, sous la préoccupation de son étrange manie, à gâter, à sacrifier de très beaux tableaux de maîtres, et à couvrir des plus horribles barbouillages d’enseigne les meilleures peintures[147].
M. A. Bonnardot a recueilli l’enseigne d’un cabaret de la ruelle de l’Abreuvoir-Popin (voir la figure ci-dessus, page 127), qui représente cette ruelle si pittoresque quelques années avant sa démolition, vers 1825. Elle débouche sur la Seine par l’Arche Popin, que surmonte, du côté du quai, la maison de quincaillerie à l’enseigne des Deux Clefs. M. Bonnardot a fait graver cette enseigne si curieuse dans sa monographie du Châtelet de Paris à travers les âges.
On comprend que d’excellents tableaux se soient ainsi égarés et perdus quelquefois parmi les enseignes qui avaient tenu leur place au soleil. Mille circonstances, inappréciables au point de vue rétrospectif, pouvaient faire du meilleur tableau ancien ou moderne une simple et modeste enseigne. On raconte qu’à l’époque de la Révolution un charbonnier de Paris avait acheté une tête de Greuze, une de ces têtes de jeune fille si remarquables par l’expression naïve et voluptueuse à la fois du modèle, ainsi que par l’éclat et la vérité du coloris. A cette époque il y avait sur tous les quais et sur tous les ponts une exposition permanente des plus précieuses épaves du XVIIIᵉ siècle artistique, et ces trésors de l’art français ne trouvaient pas, même à vil prix, d’acheteurs, car les vrais sans-culottes ne se piquaient pas d’être des connaisseurs, et les connaisseurs qui n’étaient pas encore arrêtés et emprisonnés comme suspects craignaient de se compromettre en achetant les reliques de l’ancien régime. Notre charbonnier n’avait rien à craindre de ce côté-là. Le tableau acheté pour quelques francs, il le barbouilla consciencieusement avec de la poussière de charbon ou de la suie, car cette peinture lui semblait trop brillante et trop blanche et rose pour l’usage qu’il en voulait faire, puis il la cloua, sans cadre, au-dessus de sa boutique, en la prenant pour enseigne, avec cette inscription: A la belle Charbonnière. L’enseigne resta pendant dix ou quinze ans à tirer l’œil du client, qui, en venant chercher un boisseau de charbon, ne manquait pas d’admirer la belle charbonnière. Enfin un amateur passa par là, vit l’enseigne, y reconnut une peinture de Greuze sous la teinte noire qui la recouvrait, et le tableau, une fois nettoyé et reverni, alla reprendre la place qu’il méritait dans une des plus célèbres galeries de la Restauration. C’est là que le charbonnier retrouva un jour son enseigne. «Si je l’avais accrochée à ma boutique dans ce bel état de fraîcheur, dit-il, je me serais fait moquer de moi, car les charbonniers ne se débarbouillent que le dimanche.»
Nous racontons ailleurs (chapitre des PEINTRES D’ENSEIGNE) l’histoire de l’enseigne que Watteau avait faite pour son ami Gersaint, le marchand de tableaux du pont Notre-Dame, et qui fut achetée à très haut prix par M. de Julienne, pour entrer ensuite dans un Musée comme un des chefs-d’œuvre du maître. On aurait à citer plus d’une histoire de ce genre, car les grandeurs et les décadences de l’enseigne furent de tous les temps et de tous les pays. Nous avons vu, chez un de nos plus chers amis (Paul Lacroix), une admirable peinture de Frans Hals, qui représente le portrait du timonier de l’amiral Tromp, attablé dans un cabaret, buvant et fumant avec délices, et qui fut pendant plus d’un siècle l’enseigne d’un musico d’Amsterdam. M. Paul Lacroix a trouvé aussi une enseigne d’un marchand d’estamples (sic), peinte en camaïeu brun, figurant un coin d’atelier de graveur au XVIIIᵉ siècle, avec une gravure de portrait d’homme, en cours d’exécution, entourée des outils de l’artiste.
M. Poignant s’écriait, en 1877, dans une très intéressante étude sur les enseignes de Paris[148]: «Dans quels coins moisissent, si elles moisissent encore, les belles enseignes de la Restauration: les Architectes canadiens, rue Dauphine; les Deux Gaspard[149], les Deux Philibert, les Trois Innocents, boulevard Poissonnière et boulevard Bonne-Nouvelle? Où sont les Danaïdes, l’Avocat Patelin, le Débarquement des Chèvres du Thibet, qui, de 1820 à 1830, faisaient l’admiration des badauds et la joie des enfants?
Mais où sont les neiges d’antan!»
Ce vers de Villon, qui termine cette plaintive évocation au sujet des enseignes de Paris aujourd’hui disparues, peut-être négligées et oubliées dans quelque ville de province ou de l’étranger, peut-être passées à l’état de planches dans quelque ouvrage de menuisier, peut-être brûlées et détruites; ce vers de Villon, si mélancolique et si touchant, revient plusieurs fois dans la ballade célèbre où le poète se demandait ce qu’étaient devenues Héloïse, Jeanne d’Arc et bien d’autres femmes illustres que la mort avait mises en poussière depuis tant d’années et qui eurent les honneurs de l’enseigne dans un temps où l’enseigne ne respectait rien.
On s’explique comment des écrivains et des poètes romantiques se sont passionnés pour de vieilles enseignes, et comment ils ont poussé la passion jusqu’à les enlever nuitamment, à leurs risques et périls, comme le berger Pâris enleva Hélène. Un ami de Jules Janin nous a raconté que ce prince des critiques, après avoir fait partie de la bande joyeuse de Romieu, qui s’amusait à décrocher les enseignes dans le faubourg Saint-Germain et à les changer de boutique, à la plus grande stupéfaction des propriétaires de ces enseignes, s’était amendé et avait pris l’enseigne au sérieux, à tel point qu’il en avait emporté chez lui deux ou trois des plus portatives pour orner son cabinet de travail, ou plutôt sa petite chambre de la rue Saint-Dominique-d’Enfer. «Ce sont là, disait-il, mes trophées de jeunesse.»