Rue de l’Ancienne-Comédie. Jeu de paume de l’Écu de Savoie, en 1523.—Jeu de paume de l’Écu, en 1592, dans le grand hôtel de l’Écu de France.
Le jeu de paume de l’Écu de Savoie occupait un espace de terrain si considérable, qu’on y bâtit au XVIIIᵉ siècle plusieurs maisons, dont les enseignes furent l’Écritoire, la Talemouse, la Tour d’Argent, le Champ des Oiseaux, l’Ane vert, les Clefs, et la Rose rouge. Ces noms d’enseigne n’annonçaient pas des maisons très respectables.
Le jeu de paume de l’Étoile, qui existait en 1547, fut remplacé, à la fin du XVIIᵉ siècle, par la nouvelle salle de la Comédie française, au nº 14 de la rue de l’Ancienne-Comédie, qui lui doit son nom.
Rue de Seine. Les jeux de paume furent plus nombreux dans cette rue-là que dans tout le quartier Saint-Germain. Voici les noms des principaux: Jeu de paume de Fort Affaire, 1588.—Jeu de paume des Deux Anges, 1593.—Jeu de paume des Trois Cygnes, 1595.—Jeu de paume du Soleil d’Or, 1595.—Jeu de paume de la Bouteille, 1600.—Jeu de paume Saint-Nicolas, 1617.—Jeu de paume des Trois Torches, 1687.
Terminons par une remarque qui a échappé à Berty, le dépisteur de tous ces jeux de paume: c’est que le jeu de paume des Métayers, près de la porte de Nesle, où Molière parut sur la scène pour la première fois avec la troupe de l’Illustre Théâtre, a subsisté bien plus longtemps qu’en 1790. Nous sommes presque certain qu’il conservait sa première destination, sans avoir changé d’aspect, en 1818, ayant toujours ses deux entrées, l’une dans la rue de Seine et l’autre dans la rue Mazarine. Il ne fut détruit qu’en 1823, lors de l’ouverture du passage du Pont-Neuf; mais on reconnaît, au nº 42 de la rue Mazarine, l’entrée et l’allée obscure qui conduisaient au jeu de paume. En 1818, tous les habitants du quartier, fidèles gardiens de la tradition, appelaient encore ce vieux jeu de paume le Théâtre de Molière.
XIII
LES VIEILLES ENSEIGNES
ON s’est demandé souvent autrefois proverbialement: «Où vont les vieilles lunes?» On aurait pu se demander aussi: «Que deviennent les vieilles enseignes?»
Sans doute, la pluie, la sécheresse, le soleil, l’humidité et la poussière faisaient leur œuvre sur ces enseignes, exposées à toutes les intempéries de l’air et des saisons, pendant de longues années; mais si on ne les repeignait pas, si on ne les nettoyait pas de temps à autre, on les changeait trois ou quatre fois dans un siècle, et les vieilles enseignes n’étaient pas condamnées à faire des fagots pour allumer du feu. Il y avait sans doute des vendeurs et des acheteurs pour ces vieilles enseignes, qui passaient d’une maison à une autre et servaient tour à tour à recommander différentes industries et différents commerces; car l’enseigne n’avait pas toujours un rapport direct et caractérisé avec la profession de l’artisan, qui la choisissait par caprice ou par hasard. C’étaient aussi les mêmes enseignes qu’on voyait répétées dans le même quartier et dans la même rue, elles ne différaient souvent que de couleur: s’il y avait trois Croix, trois Lions, trois Chevaux, trois Pots, trois Cages, trois Paniers, à côté l’un de l’autre, chacune de ces enseignes se distinguait par une couleur spéciale, de manière à ce que les mêmes signes distinctifs, représentés et dénommés dans plusieurs enseignes voisines, ne fussent jamais confondus entre eux, puisqu’ils n’avaient pas d’autre objet que de désigner une maison ou une boutique; ainsi la Croix d’Or n’était pas la Croix d’Argent, le Grand Lion n’était pas le Petit Lion, le Cheval blanc n’était pas le Cheval rouge, le Pot d’Étain n’était pas le Pot de Cuivre, la Cage bleue n’était pas la Cage noire, le Panier vert n’était pas le Panier fleuri.
Les signes distinctifs des enseignes ne variaient donc pas à l’infini, comme on paraît le croire, et leur ressemblance même n’avait rien qui pût déplaire au marchand ou au propriétaire. Il suffisait qu’il n’y eût pas deux enseignes absolument semblables dans la même rue. Un changement d’enseigne ne pouvait être déterminé que par une circonstance indépendante de l’enseigne elle-même, car ordinairement l’ancienneté d’une enseigne en faisait la valeur. Aussi, nous avons remarqué que si la maison changeait d’enseigne deux ou trois fois en un siècle, la boutique n’en changeait pas, à moins de changer de destination commerciale. Ce sont là des raisons qui nous font penser que les enseignes ne se détruisaient pas, en cessant d’appartenir à telle maison ou à telle boutique, et que l’acquéreur ne manquait pas, pour les transporter d’un lieu à un autre et pour leur donner une nouvelle existence en les attachant à un nouveau commerce ou à un nouveau local. Cependant, nous n’avons pas réussi à découvrir quels étaient les marchands qui à une époque reculée vendaient les vieilles enseignes d’occasion, en les faisant réparer et repeindre.
Ce n’est qu’au XVIIIᵉ siècle que nous trouvons ces marchands-là: «Chez les marchands de ferraille du quai de la Mégisserie sont des magasins de vieilles enseignes, dit Mercier[146], propres à décorer l’entrée de tous les cabarets et tabagies des faubourgs et de la banlieue de Paris. Là, tous les rois de la terre dorment ensemble: Louis XVI et Georges III se baisent fraternellement, le roi de Prusse couche avec l’impératrice de Russie, l’Empereur est de niveau avec les Électeurs; là, enfin, la tiare et le turban se confondent. Un cabaretier arrive, remue avec le pied toutes ces têtes couronnées, les examine, prend au hasard la figure du roi de Pologne, l’emporte, l’accroche et écrit dessous: Au Grand Vainqueur.» Mais il ne s’agit ici que de têtes peintes représentant des portraits de rois et de reines, qui étaient en faveur, à ce qu’il paraît, auprès des cabaretiers de Paris et de la banlieue. Ces marchands de ferraille avaient à leur disposition les peintres d’enseigne pour rafraîchir et enjoliver la marchandise au plus juste prix: «Un autre gargotier demande une impératrice; il veut que sa gorge soit boursouflée, et le peintre, sortant de la taverne voisine, fait présent d’une gorge rebondie à toutes les princesses de l’Europe.» La police, si tracassière et si épineuse pour tant de sujets indifférents, ne prenait pas sous sa protection ces pauvres souverains, auxquels le peintre donnait «un air hagard ou burlesque, des yeux éraillés, un nez de travers, une bouche énorme.» On se contentait d’exiger que la légende de l’enseigne ne fût pas injurieuse.