On peut donc dire avec certitude que l’enseigne du Poids du Roi était une pyramide de poids empilés, par ordre de grosseur, en commençant par les plus gros et en finissant par les plus petits. Il y avait d’ailleurs plusieurs maisons du même genre pour le pesage des marchandises. Berty, dans sa Topographie du vieux Paris, cite une maison des Balances, en 1372, dans la rue du Coq. La rue des Billettes avait aussi pris son nom de l’enseigne des billes, ou du billot, qu’on pendait à la maison où se payait quelque péage au profit du roi ou de la ville[142].
Les étuves, qui s’étaient tant multipliées depuis le XIIIᵉ siècle, avaient également des enseignes, mais nous n’en avons pu découvrir que deux[143], l’une dans le Compte des confiscations de Paris en 1421, pour les Anglais qui étaient alors maîtres de la ville, l’autre dans le Compte du Domaine de Paris pour un an fini à la saint Jean-Baptiste 1439: «Maison en laquelle a estuves à femmes, scise rue de la Huchette, où est l’enseigne des Deux Bœufs, faisant le coin de ladite rue, près de l’Abreuvoir du Pont-Neuf.»—«Hôtel de l’Arbalestre, dans la rue de la Huchette, tenant du côté du Petit-Pont à l’hostel de Pontigny, et du côté du pont Saint-Michel, à l’hostel des Bœufs, etc.; à l’Arbalestre, il y avoit estuves pour hommes, et aux Bœufs, estuves pour femmes.» Sauval, qui nous offre ce renseignement précieux par sa rareté, avait dit dans son Histoire des Antiquités de la ville de Paris[144]: «Vers la fin du siècle passé, on a cessé d’aller aux étuves. Auparavant elles étaient si communes, qu’on ne pouvoit faire un pas sans en rencontrer.» De ces étuves, il était resté jusqu’à nos jours des noms de rues: rues des Vieilles-Étuves-Saint-Martin, rue des Vieilles-Étuves-Saint-Honoré, la ruelle des Étuves, près la rue de la Huchette, etc. Mais les enseignes de ces étuves, enseignes qui étaient sans doute curieuses pour l’histoire des mœurs, n’avaient pas même laissé un souvenir.
Des étuves et des maisons de baigneurs aux maisons de débauche, il n’y avait qu’un pas. Le savant Duméril, dans son ouvrage sur les Formes du mariage, soutient qu’au moyen âge un bouchon de paille servait d’enseigne aux prostituées, et aujourd’hui même un lien de paille est encore employé dans les rues pour indiquer un objet quelconque à vendre. Mais les mauvais lieux avaient d’autres enseignes plus caractéristiques, la prostitution formant un corps de métier. Ainsi, l’abbé Perau, dans ses additions à la Description historique de la ville de Paris, par Piganiol de la Force[145], affirme que le nom du quartier du Gros-Caillou n’a pas eu d’autre origine qu’une maison de débauche: «Il faut dire, à présent, l’origine de ce nom singulier de Gros Caillou, qui lui fut donné après son nom très ancien de la Longray. Dans le lieu où est aujourd’hui sise l’église, étoit une maison publique de débauche, à laquelle un caillou énorme servoit d’enseigne, et l’on fut obligé d’employer la poudre pour le détruire et élever en sa place la croix qui y est aujourd’hui et l’église à la place de la maison.» L’abbé Perau n’a pas eu égard au nom primitif de la Longray, qui peut avoir été le nom vulgaire d’une pierre druidique, d’une espèce de dolmen: le long grais ou gray. En effet, Jaillot, dans ses Recherches sur la ville de Paris, dit que ce gros caillou était une borne servant de limite entre les seigneuries de Saint-Germain-des-Prés et de Sainte-Geneviève. L’enseigne de la maison de débauche n’en était pas moins la tradition populaire du quartier.
On connaît du moins avec certitude les enseignes d’un grand nombre de jeux de paume, qui ont été souvent nommés dans l’histoire et dont Adolphe Berty a recueilli les noms seulement pour les quartiers du Louvre et du bourg Saint-Germain.
Le Journal d’un bourgeois de Paris, sous le règne du roi Charles VII, mentionne le jeu de paume du Petit Temple rue Grenier-Saint-Lazare, où l’on voyait la belle Margot jouer à la paume avec la main nue, en guise de raquette. L’Illustre Théâtre, où Molière fit ses débuts de comédien avec la troupe des Béjart, s’installa, en 1643, dans le jeu de paume des Métayers, situé près de la porte de Nesle; il fut transporté ensuite au jeu de paume de la Croix noire, situé rue des Barrés, près du port Saint-Paul; puis enfin, il alla
terminer sa carrière dramatique, en 1646, au jeu de paume de la Croix blanche, rue de Bucy. Ce sont là les faits les plus intéressants de l’histoire des jeux de paume, que nous ne nommerons pas tous, car on n’a pas relevé encore leurs annales dans tous les quartiers du vieux Paris, où ils furent si nombreux au XVIIᵉ siècle, lorsque la paume était l’exercice favori de la jeunesse. Ils ont disparu, la plupart, depuis que le jeu de billard, qui a remplacé la paume, s’est intronisé dans les estaminets et les cafés. Un des derniers jeux de paume qu’on ait vus à Paris, dans la rue Saint-Victor, avait une enseigne fort curieuse pour l’archéologie, puisqu’elle représentait deux joueurs en action, avec le costume qu’ils portaient il y a cent cinquante ans environ. Nous attribuerions aussi à un jeu de paume, sinon à un marchand de raquettes et d’éteufs ou de balles de paume, l’enseigne d’une maison: A la Raquette, que nous avons fait dessiner, il y a vingt ans, au coin de la rue Charlemagne et de la rue des Nonnains-d’Hyères.
Contentons-nous de donner comme spécimen la liste des jeux de paume désignés par leurs enseignes, tels que Berty les a trouvés dans l’ancien bourg de Saint-Germain-des-Prés.
Rue des Boucheries. Maison et jeu de paume du Dauphin, aboutissant à la rue des Quatre-Vents, en 1523.—Jeu de paume du Château de Milan.