d’imprimeurs et de libraires, sans autres détails que leurs adresses et leurs enseignes. J’ai tenu à montrer ainsi que ces enseignes et ces adresses changeaient souvent, dans l’exercice de leur profession; que leur industrie et leur commerce étaient concentrés dans un petit nombre de rues du quartier de l’Université, et que leurs enseignes différaient souvent de leurs marques typographiques. On nous permettra[137] d’ajouter à ces renseignements un peu arides, malgré leur intérêt, une nomenclature sommaire des marques ou enseignes que certains imprimeurs et libraires de Paris ont mises sur des livres sortis de leurs presses ou de leurs boutiques, quoique ces livres ne portent pas leurs noms, ni l’indication du lieu d’impression. Ce n’étaient pas là des éditions clandestines, mais c’étaient bien des éditions anonymes, et nous avouons ne pas comprendre le but et l’intention des éditeurs, qui se cachaient ainsi sous leurs enseignes.
L’Abel, de l’Angelier.—L’Abraham, de Pacard.—L’Amitié, de Guillaume Julien.—Le Basilic et les Quatre Éléments, de Roigny.—Le Bellérophon, de Perier.—La Bonne Foi, de Billaine.—Le Caducée, de Wechel.—Le Cavalier, de Pierre Cavalier.—Le Cordon du Soleil, de Drouart.—Le Chêne vert, de Nicolas Chesneau.—Les Cigognes, de Pâris.—Le Saint-Claude, d’Ambroise de la Porte.—Le Cœur, de Huré.—Le Compas, d’Adrien Perier.—La Couronne d’Or, de Mathurin du Puis.—L’Éléphant, de François Regnault.—Les Épis mûrs, de Du Bray.—L’Espérance, de Gorbin.—L’Étoile d’Or, de Benoît Prevost.—La Fontaine, de Vascosan.—Autre Fontaine, des Morel.—La Galère, de Galiot du Pré.—L’Hercule, de Vitré.—La Licorne, de Chappelet.—Autre Licorne, de Kerver.—Le Loup, de Poncet le Preux.—Le Lys blanc, de Gilles Beys.—Le Lys d’Or, d’Ouen Petit.—Le Mercure arrêté, de David Douceur.—Le Mûrier, de Morel.—Le Grand Navire, de la Société des libraires de Paris, pour les impressions des Pères de l’Église.—L’Occasion, de Fouet.—L’Olivier, des Estienne.—Autre Olivier, de Chappelet.—Autre Olivier, de Patisson.—Autre Olivier, de Pierre l’Huillier.—La Paix, de Jean Heuqueville.—La Palme, de Courbé.—Le Parnasse, des Ballard.—Le Pégase, de Wechel.—Autre Pégase, de Denis du Val.—Le Pélican, de Girault.—Le Phénix, de Michel Joly.—La Pique entortillée d’une branche et d’un serpent, de Frédéric Morel.—Autre, de Jean Bien-né.—Le Pot cassé, de Geoffroy Tory.—La Presse ou l’Imprimerie, de Badius Ascencius.—La Rose dans un cœur, de Corrozet.—La Ruche, de Robert Fouet.—La Salamandre, de Denis Moreau.—La Samaritaine, de Jacques du Puis.—Le Saturne, ou le Temps, de Colines.—Le Sauvage, de Buon.—Le Serpent mosaïque, de Martin le Jeune.—Le Soleil, de Guillard.—La Toison d’Or, de Camusat.—La Trinité, de Meturas.—La Vérité, de David.—La Vertu, de Laurent Durand.—Les Vertus théologales, de Savreux.—La Vipère de saint Paul, de Michel Sonnius.
Cette liste aurait pu être aisément doublée, mais, telle qu’elle est, elle doit suffire pour indiquer des enseignes qui étaient alors tellement bien connues, qu’elles suppléaient en quelque sorte aux noms des imprimeurs et des libraires qui les avaient adoptées et mises en honneur.
XII
ENSEIGNES DES ACADÉMIES, DES THÉÂTRES, DES LIEUX PUBLICS, DES TRIPOTS ET DES MAUVAIS LIEUX
EN rassemblant les notes qui m’ont servi à préparer mon édition du Livre commode des Adresses de Paris, publié en 1691 et 1692 par le sieur de Blegny, sous le pseudonyme d’Abraham du Pradel, je m’étais beaucoup préoccupé de rechercher quelles étaient les enseignes des lieux publics de Paris, tels que les étuves, les théâtres, les jeux de paume, car ces enseignes devaient exister encore, du moins la plupart, à la fin du XVIIᵉ siècle; et il est certain que, dans le siècle précédent, il n’y avait pas à Paris une seule maison qui n’eût son enseigne, soit nominale, soit figurée. Ainsi les académies (nous ne parlons pas des Académies royale des sciences, des inscriptions et belles-lettres, des beaux-arts ou de sculpture et de peinture, encore moins de l’Académie française), si nombreuses depuis le règne de Louis XIII, eurent incontestablement des enseignes, et pourtant nous n’avons pas réussi à les découvrir, soit pour les académies des jeux ou des brelans publics, soit pour les académies proprement dites, instituées par des particuliers pour l’éducation de la noblesse. Ces académies n’étaient que des manèges d’équitation, des salles d’escrime, des écoles de musique, de danse, etc., et par conséquent elles s’annonçaient aux passants par des enseignes permanentes et par des écriteaux indicatifs. Notre édition du Livre commode[138], où les enseignes des marchands ne sont signalées qu’en très petit nombre, ne donnera donc pas les enseignes des académies, ni celles des autres lieux publics, enseignes qu’une enquête plus heureuse que la nôtre parviendra peut-être à mettre au jour.
Il en est une, cependant, que je viens de découvrir en feuilletant la Bibliothèque de l’École des Chartes et qui a été commune à toutes les académies de danse au XVIIᵉ siècle. Quand Louis XIV, qui aimait la danse au point de la pratiquer en maître, eut créé l’Académie royale de danse, en 1662, le roi des ménétriers, Guillaume du Manoir, joueur de violon du cabinet du roi et l’un des vingt-cinq de la grande bande, intenta un procès aux maîtres à danser, et ce, au nom de la communauté et de la confrérie de Saint-Julien des ménétriers. Ce procès en Parlement ne dura pas moins de trente ans et fut terminé par une déclaration du roi, du 2 novembre 1692, en vertu de laquelle la communauté de Saint-Julien fut maintenue dans la jouissance de son privilège de donner, concurremment avec l’Académie royale de danse, soit des lettres de maîtrise de joueur d’instruments, soit des leçons de danse. Voici un curieux extrait du factum pour Guillaume du Manoir: «De tous temps, la plupart des maîtres à danser ont eu et ont encor un violon pour enseigne, non pas pour désigner qu’ils montrent à jouer de cet instrument, mais pour marquer qu’ils montrent la danse et la liaison qu’il y a entre la danse et le violon; et, de fait, au-dessous du violon qui leur sert d’enseigne on écrit toujours ces mots: Céans on montre à danser, et, de plus encor, lorsqu’on veut exprimer qu’un écolier va apprendre cet exercice ou celui de l’épée, on dit vulgairement qu’il va à la salle[139].»
Cette citation nous permettra de supposer l’existence d’une autre enseigne pour les académies où l’on apprenait l’escrime. Leur enseigne avait été une épée tenue par une main gantée, et cette enseigne était placée sans doute au-dessus de la porte de toutes les maisons où il y avait une salle d’armes pour l’exercice de l’épée. Nous avions remarqué, en effet, dans les notes de Berty sur la topographie des quartiers du Louvre et du bourg Saint-Germain, plusieurs maisons de l’Épée, et même une maison de l’Épée rompue. Il en devait être de même des enseignes de tous les maîtres joueurs d’instruments, qui avaient une salle de musique: les joueurs de luth exposaient pour enseigne un luth; les joueurs de cor de chasse, un cor; les joueurs de hautbois, un hautbois, etc. D’après ce système, une académie pour l’équitation prenait pour enseigne un cheval ou une tête de cheval, sinon une selle, un mors, une bride. Quant aux académies des jeux, comme elles avaient été défendues, la plupart n’avaient garde de se trahir par quelque autre signe extérieur qu’une simple lanterne, qui devait être indispensable en un temps où les rues de Paris n’étaient pas éclairées.
Si l’Académie royale de danse, dont nous venons de parler plus haut, avait au moins un violon pour enseigne, on peut supposer que l’Académie royale de musique se donna aussi le luxe d’une enseigne et y mit en montre tous les instruments de son orchestre, lorsque cette académie, créée par Lully en vertu des lettres patentes que le roi lui avait accordées au mois de mai 1672, s’établit d’abord dans une salle provisoire, qui n’était qu’un jeu de paume, «près Luxembourg, vis-à-vis Bel-Air», suivant l’adresse que nous fournit l’opéra des Fêtes de l’Amour et de Bacchus, représenté et imprimé en 1672. Lully avait attribué certainement une enseigne à son théâtre, puisqu’il en avait appliqué une à sa maison, qu’il bâtissait simultanément au coin de la rue Sainte-Anne et de la rue Neuve-des-Petits-Champs. Cette vieille maison existe encore, avec sa décoration que nous avons appelée une enseigne lyrique: «Au-dessus de la haute fenêtre qui occupe le milieu de la principale façade, disons-nous dans un de nos ouvrages[140], se voient comme sculptés dans la pierre plusieurs des attributs qui rappellent le premier propriétaire. Ce sont des instruments de musique, une timbale, des trompettes, une guitare, etc. Des masques de théâtre servent de clefs de voûte aux cintres du rez-de-chaussée et sont une allusion à l’origine de la fortune de celui qui fit bâtir cette demeure.»
L’enseigne d’un théâtre était aussi un éclairage de lanternes, mais ces lanternes portaient peut-être une inscription qui devenait lumineuse le soir des représentations. Le Duchat avait dit, dans une note de la préface de son édition des œuvres de Rabelais, commentées par lui (1711), que le nom du Théâtre ou Jeu des Pois pilés venait d’une enseigne: «Espèces de farces morales connues sous le nom de Poids pilés, et appelées de la sorte parce qu’à la maison où on les représentoit, à Paris, pendoit pour enseigne une pile de poids à peser.» (Voir Fœneste, liv. III, chap. X.) Mais Le Duchat s’est démenti lui-même dans une note sur ce passage des Aventures du baron de Fœneste, par Agrippa d’Aubigné, où il représente les pois pilés comme une purée de pois, à laquelle on faisait allusion avec dédain en parlant des premières et grossières farces du théâtre français. Nous ne sommes pas éloigné de croire que Le Duchat avait raison dans sa première interprétation du nom de ce théâtre des Poids pilés, qui avait son siège aux Halles et probablement dans une grande maison, une espèce de halle fermée où était le Poids du Roi. Cette halle ou maison était située dans la rue de la Buffeterie ou des Lombards. Il suffira de citer un seul document contemporain de l’époque où le jeu des pois pilés fut établi dans le quartier des Halles par la joyeuse bande des Enfans sans souci: «Lettre de l’an 1471, du quatorzième octobre, par laquelle Marguerite de la Roche-Guyot vend au Chapitre le Poids le Roi, avec le lieu où il se tient en la rue de la Buffeterie, alias des Lombards, avec le Poids de la Cire, deux mille sept cens soixante-quatorze livres, 12 sous[141].»