statues, avaient même été sanctifiées dans la tradition locale, par des récits de guérisons miraculeuses; quelques-unes aussi méritaient d’être conservées, dans les musées, sous le rapport de la beauté ou de la singularité de leur exécution artistique. La charmante statue de la Vierge, en marbre, qui, jusqu’en 1844, servit d’enseigne à la boulangerie Barassé, rue du Faubourg-Saint-Antoine, nº 186, provenait de l’abbaye Saint-Antoine-des-Champs, et avait été achetée en 1790 à la liquidation de l’abbaye. Elle appartient aujourd’hui à M. A. Barassé, notaire à Crécy-en-Brie[187].
L’histoire de l’une de ces saintes images a été racontée par Tallemant des Réaux[188] avec plus de malice que de naïveté: «Il y avoit sur le pont Nostre-Dame une enseigne de Nostre-Dame, comme il y en a en plusieurs lieux. Durant un grand vent, je ne sçay quels sots se mirent dans la teste qu’ils avoient veu cette image aller d’un bout à l’autre du fer où elle estoit pendue; chose qui ne se pouvoit naturellement, car le vent peut bien faire aller une enseigne d’un costé et d’autre ou l’arracher tout à fait, mais non pas la faire couler le long de ce fer. Après cela ils s’imaginèrent qu’elle avoit pleuré et jetté du sang; enfin, cela alla si loing, que Monsieur de Paris fut contraint de la faire apporter, de peur qu’on n’en fît une Nostre-Dame à miracles. Pour une bonne fois, il devroit défendre de mettre des choses saintes aux enseignes, comme la Trinité et autres semblables.»
L’enseigne du pont Notre-Dame, qui avait paru se mouvoir, qui avait pleuré, qui avait jeté du sang, exaltait au plus haut degré la superstition de la foule; mais il y eut de bons chrétiens qui s’indignèrent de cette comédie pieuse, et les protestants se mirent de la partie pour demander que les images de sainteté ne figurassent plus dans les enseignes. La Notre-Dame qui avait causé tout ce bruit étant remplacée par une nouvelle, qui, au sortir des mains de l’imagier, n’avait fait encore aucun miracle, un quidam, resté inconnu, lui tira, dit-on, un coup de pistolet, qui aurait blessé cette image si réellement, que le sang sortait de la plaie. Tout Paris y courut pour voir l’effet du miracle; par malheur, on ne pouvait reconnaître la blessure faite à l’objet de la vénération publique que par les yeux de la foi. On n’en fit pas moins une gravure qui eut beaucoup de vogue[189]. Ce n’était pas la première fois que ces attentats s’adressaient à des Notre-Dame exposées dans les rues de Paris. Le plus sage eût été de les ôter, mais on n’osa pas chicaner et contrarier les habitudes de la population bourgeoise et marchande. On continua donc de laisser les symboles les plus vénérés de la religion figurer parfois de la manière la plus indécente dans les enseignes.
Ce fut à ce sujet que le poète dramatique Edme Boursault écrivit au commissaire Bizoton cette lettre très sensée, quoique très plaisante: «N’est-ce pas une allusion grossière, mais criminelle, de faire peindre un cygne à une enseigne, avec une croix, pour faire une équivoque sur le signe de la croix? Ne devroit-on pas condamner à une grosse amende un misérable cabaretier qui met à son enseigne un cerf et un mont, pour faire une ridicule équivoque à sermon? Ce qui autorise des ivrognes à dire qu’ils vont tous les jours au sermon, ou qu’ils en viennent! Ne fait-il pas beau voir un cabaret avoir pour enseigne: Au Saint-Esprit, pour faire une impertinente allusion au nom du Maître, et quoique je le croie assez honnête homme pour n’y penser aucun mal, ne sait-il pas que le cabaret, étant un lieu de débauche, ce n’est pas là que le Saint-Esprit doit être placé? J’en dis autant de la Trinité, de l’Image Notre-Dame, et de je ne sais combien de saints qui servent d’enseignes de cabaret et qui enseignent peut-être encore pis. J’ai vu, dans une fort petite rue, qui donne d’un bout dans la rue Saint-Honoré et de l’autre dans celle de Richelieu, une de ces petites auberges ou gargotes où l’on prend des repas à juste prix, et voici quelle enseigne il y avoit: c’étoit Jésus-Christ que l’on prenoit au jardin des Oliviers ou jardin des Olives, et pour inscription de l’enseigne: Au juste pris, pour faire voir qu’on mangeoit là dedans à juste prix. Je fus si indigné contre le marchand qui avoit trouvé cette odieuse équivoque, que je ne pus retenir mon zèle, tout indiscret qu’il étoit. Je fis du bruit et menaçai même d’aller chercher un de vos confrères pour la faire abattre, et comme les commissaires sont plus craints de la populace qu’ils n’en sont aimés, la menace que je fis eut son effet, et quand je repassai l’enseigne n’y étoit plus[190].»
Tallemant des Réaux cite un autre trait de l’insolence impie des cabaretiers de Paris: «Un fou de cabaretier de la rue Montmartre avoit pris pour enseigne la Teste-Dieu; le feu curé de Saint-Eustache eut bien de la peine à la luy faire oster; il fallut une condamnation pour cela[191].» La police avait droit sans doute de faire décrocher les enseignes indécentes qui blessaient les yeux ou la conscience du public, mais une enseigne outrageante pour la religion devait certainement amener devant les tribunaux l’auteur de l’impiété ou de l’hérésie qui s’était produite, en pleine rue, de propos délibéré ou avec préméditation. On doit supposer que, dans le cours du XVIᵉ siècle, le Parlement eut à juger plus d’un procès de cette espèce. Il est avéré que les images de saints, et surtout les statues de la sainte Vierge, étaient, à cette époque, exposées à des insultes continuelles de la part des protestants, et qu’il fallut souvent garantir par des grilles ou des barreaux de fer ces statues et ces images contre les attaques nocturnes, qui se renouvelaient fréquemment, malgré la terrible pénalité que pouvaient entraîner de pareils attentats.
Lorsque les premiers imprimeurs furent venus d’Allemagne, de Hollande et de Suisse pour s’établir à Paris, ils annoncèrent, par des enseignes ou des marques mystiques accompagnées de citations de l’Écriture sainte, leur industrie, qu’on regardait comme émanée d’une inspiration divine; puis, quand les idées de réformation religieuse qui étaient entrées dans les esprits depuis Wiclef ou Jean Huss prirent une forme et un corps de doctrine sous l’influence de Luther, de Zwingle et de Mélanchthon, les imprimeurs se trouvaient tout préparés à recevoir ces idées et à les répandre; il en résulta que la Réforme se propagea rapidement dans l’imprimerie et la librairie de Paris. On peut dire avec certitude que libraires et imprimeurs devinrent la plupart sympathiques à ce mouvement général du protestantisme, que les savants et les lettrés avaient si puissamment encouragé à la cour de François Iᵉʳ. Voici quelques marques ou enseignes typographiques dont les devises sont tirées de la Bible et des Évangiles. Jean André, libraire: un cœur au milieu des flammes, avec ce mot, Christus, et au-dessous, cette inscription: Horum major charitas (c’est-à-dire: le plus grand amour des vrais chrétiens); Conrad Badius, libraire et imprimeur: un atelier d’imprimerie, avec ces mots traduits de l’Écriture: A la sueur de ton visage, tu mangeras ton pain; mais quand cet imprimeur se fut retiré à Genève pour se consacrer à l’impression des ouvrages de Calvin, il adopta une autre marque, représentant le Temps, qui fait sortir du fond d’une caverne la Vérité nue, avec ce distique pour devise:
Des creux manoirs et pleins d’obscurité,
Dieu, par le Temps, retire Vérité.
Gilles Corrozet, libraire, avait pris pour marque et pour enseigne: un cœur, chargé d’une rose (rébus sur Cor rozet), avec ces paroles du livre des Proverbes: In corde prudentis requiescit patientia; Nicole de la Barre, imprimeur: un cœur, contenant son monogramme, surmonté de signes hiéroglyphiques, avec cette sentence biblique: Benedicite et nolite maledicere, hæc dicit Dominus (Bénissez, et gardez-vous de maudire, dit le Seigneur); Michel Fezandat, le libraire éditeur de Rabelais: un serpent, au milieu d’un bûcher, s’élance sur une main qui sort d’un nuage, et cherche à la mordre, avec ces mots: Ne la mort, ne le venin; Alain Lotrian, libraire: un écusson, à son monogramme, entre un évêque et un docteur, avec cette devise: Nulluy ne peut Jésus-Christ décevoir, etc. Les libraires et les imprimeurs attachés sincèrement à la religion catholique n’hésitaient pas à faire figurer le Christ dans leurs marques et leurs enseignes: par exemple, le libraire Jean de Brie avait dans sa marque saint Jean-Baptiste soutenant un écusson qui porte l’Agnus Dei; Guillaume Du Puy faisait représenter dans son enseigne Jésus et la Samaritaine s’entretenant auprès d’un puits.
Ce n’étaient pas là les derniers beaux jours de l’enseigne sacrée, qui se maintint en honneur jusqu’en 1789, malgré l’opposition d’un grand nombre de propriétaires, qui se refusaient à donner à leurs maisons le caractère d’un établissement catholique ou protestant. Cependant on conservait les anciennes enseignes de dévotion, et on en créait de nouvelles dans les nouveaux quartiers de Paris. Ainsi, en 1628, un propriétaire, qui fit bâtir dans la rue Mazarine quatre maisons, à la place d’une seule, que le siège de Paris avait ruinée pendant la Ligue, leur donna pour enseignes: le Port de salut, l’Image Sainte Geneviève, l’Image Sainte Catherine et la Trinité[192]. En cette même rue, la même année 1628, le nommé Salomon Champin, qui avait fait élever une maison neuve, au coin de la rue de Seine, lui donnait pour enseigne le Jugement de Salomon, pour faire allusion à son propre nom de baptême, car nous n’osons pas supposer que ce Salomon Champin était juif. Ce n’est que de notre temps qu’une enseigne juive a pu, sans aucune difficulté, être inaugurée au-dessus de la boutique d’un cordonnier israélite de la rue Croix-des-Petits-Champs, enseigne peinte, qui représentait Moïse, avec ses cornes de feu, descendant du mont Sinaï et présentant les tables de la loi au peuple d’Israël[193].