Il y a, il y aura toujours des enseignes menteuses, comme des enseignes trompeuses. L’hôtel du Bon La Fontaine, dans la rue de Grenelle-Saint-Germain, a pour enseigne depuis plus de cent cinquante ans un buste de La Fontaine, avec l’inscription: Au Bon La Fontaine, et personne dans le quartier n’oserait soutenir que l’auteur des Fables et des Contes n’a pas logé dans cet hôtel, auquel il aurait laissé son nom. Horace Walpole y alla descendre, sous le règne de Louis XVI, pour dire, à son retour en Angleterre, qu’il avait couché dans la maison même du grand poète français La Fontaine. Or, ce fut un neveu du fabuliste qui donna son nom à cet hôtel, en devenant propriétaire de l’immeuble, au XVIIIᵉ siècle.

L’enseigne du Fidèle Berger, rue des Lombards, date du milieu du XVIIIᵉ siècle; elle avait été peinte par un élève de Boucher, et le confiseur qui tenait ce célèbre magasin de bonbons fut longtemps le fournisseur obligé de la moitié des baptêmes de Paris. Le sujet de cette enseigne, où l’on voyait une bergère en costume d’opéra-comique, la houlette en main, assise au milieu de ses moutons et recevant de son fidèle berger une boîte de dragées, n’était que la marque de fabrique de cette maison de confiance. «Qui ne connaît ce riche et doux établissement? écrivait Balzac en 1826[204]: c’est là que l’hypocondre vient chercher des pistolets en chocolat; que le parrain court acheter les dragées du baptême, et que l’auteur de vingtième ordre apporte ses charades, ses énigmes et ses rébus. Afin de conserver son antique vogue, M. Desrosiers place, au jour de l’an, des gendarmes à sa porte.» Nous ne savons pas si M. Desrosiers était encore le patron du Fidèle Berger, au jour de l’an 1838, mais le 6 janvier de cette année-là on représenta pour la première fois, au théâtre de l’Opéra-Comique, une pièce en trois actes, intitulée: le Fidèle Berger, dont Adam avait fait la musique. Le poème, composé par Scribe et Saint-Georges, fut si mal reçu du public, que la représentation se termina au milieu du tumulte et des sifflets, et c’est à peine si le chanteur Chollet, qui s’était surpassé dans son rôle, put nommer les auteurs. On accusa le propriétaire du magasin et de l’enseigne du Fidèle Berger d’avoir monté la cabale qui fit tomber cette pièce, où la confiserie parisienne semblait tournée en ridicule. Ce fut en vain qu’on essaya de la relever dans les représentations suivantes: la cabale des confiseurs était toujours à son poste, et le Fidèle Berger dut disparaître de l’affiche de spectacle, sans avoir porté atteinte à la vieille renommée de l’enseigne de la rue des Lombards.

Je ne saurais mieux finir ce chapitre qu’en racontant les grandeurs et les décadences de deux enseignes du Paris moderne, mais sans nommer le bourreau et la victime, qui appartenaient à deux familles honorables. La génération actuelle n’a pas gardé le souvenir de l’immense mystification du Chou colossal. C’était, en 1836 ou 1837, une enseigne fort modeste de la rue Saint-Honoré. Cette enseigne représentait seulement un chou, d’assez belle venue et d’une couleur verte tout à fait réjouissante. La boutique ne contenait rien que des caisses et des boîtes chinoises, plus ou moins authentiques, assez semblables à celles qui figurent chez les marchands de thé. Sur le comptoir, une balance de cuivre et des sacs de papier de Chine. Au milieu de la boutique, un énorme vase en faïence chinoise, d’où s’élevait un chou gigantesque, haut de six ou sept pieds, ayant au moins quinze pieds de circonférence. Ce chou extraordinaire était entièrement desséché et, pour en mieux assurer la conservation, on l’avait soigneusement repeint et verni comme un tableau. M. X..., l’inventeur du Chou colossal, avait fait annoncer dans tous les journaux et sous toutes les formes de l’annonce que ce chou, originaire de la Chine, n’était pas plus difficile à cultiver que le chou ordinaire et arrivait aisément à une grosseur monstrueuse, qui lui donnait un poids de 15 à 25 kilogrammes. M. X... avait compté sur la crédulité naïve de tous les planteurs de choux de la France et de l’étranger. Ils accoururent, en effet, de toutes parts, et ils achetèrent, au prix de 20 francs la livre et même davantage, des graines de chou ordinaire, que leur vendait le plus sérieusement du monde l’auteur de cette prodigieuse spéculation. Il s’était promis de faire sa fortune en moins d’une année, et il l’aurait faite si la passion du jeu n’eût dérangé les plans de son audacieuse escroquerie.

M. X... était marié, mais sa femme, une honnête et digne femme, n’avait pas voulu s’associer aux faits et gestes de son mari; elle l’avait abandonné aux inévitables conséquences de l’entreprise du Chou colossal, et, en se séparant de lui, elle était allée, rue de Richelieu, ouvrir un magasin de lingerie et occuper une superbe boutique, décorée dans le style moyen âge avec des statuettes et des inscriptions gothiques, à l’enseigne du Sergent d’armes. Cette dame était fort ingénieuse et très habile, mais elle avait malheureusement dépensé aux bagatelles de l’enseigne une partie des fonds que son jeune frère avait mis à sa disposition. Le succès de la boutique moyen âge et du Sergent d’armes n’eut qu’un temps; les affaires de la lingerie ne prospéraient déjà plus au moment où celles du Chou colossal n’avaient produit partout que de petits choux cabus et quelquefois même de petits choux de Bruxelles. Notre escroc, ruiné par le jeu, ne ferma boutique que pour échapper aux revendications de ses dupes et aux poursuites de la justice. Il osa se présenter chez sa pauvre femme pour lui demander une somme d’argent avec laquelle il pût quitter la France. Cette somme, la pauvre lingère ne l’avait pas; elle n’avait même plus les moyens de la trouver. Furieux, désespéré, le misérable tira un poignard et en frappa sa femme, qui gisait mourante à ses pieds, lorsque le frère, qui était près de là, dans l’appartement de sa sœur, accourut aux cris, un pistolet à la main: «Scélérat! cria-t-il, en dirigeant son pistolet sur l’assassin; fais-toi justice et sers-toi de ton poignard pour te soustraire à l’échafaud!» Et, comme l’assassin, tremblant, ne savait plus que répondre, il lui mit le pistolet dans la main et le força de se brûler la cervelle. Le misérable tomba mort auprès de sa victime. L’enseigne du Sergent d’armes et celle du Chou colossal disparurent à la fois.

XVIII
ENSEIGNES ARMORIÉES

NOUS avons lu quelque part que les armoiries de la noblesse ne sont pas antérieures aux enseignes des artisans et des marchands, et que les unes, comme les autres, furent inventées presque en même temps et dans le même but, qui était de se distinguer et de se faire connaître. La définition du mot ENSEIGNE, que nous avons déjà citée (voir p. 28), d’après le Dictionnaire étymologique de la langue françoise, par Ménage, donne raison, en effet, à ce rapprochement historique, qui n’a pas été fait avec intention de rabaisser les armoiries de la noblesse: «Enseigne, dit Ménage, c’est une marque qui, aidant à discerner quelque personne, ou quelque chose, d’avec une autre, la fait connaître: l’enseigne d’une maison, d’une hôtellerie, d’une compagnie de gens de pied; une enseigne, qui se portoit autrefois au chapeau ou en quelque autre endroit; l’enseigne d’un sergent ou d’un messager, qui est une chose semblable à ce qui s’appelle l’émail, à l’égard des hérauts d’armes; et de là cette façon de parler: à telles enseignes; d’insigne ou d’insignium.» L’un et l’autre mot latin étaient employés, au moyen âge, pour désigner également l’écu armorié d’un noble et l’enseigne d’une boutique. Il est donc tout naturel que, dès l’origine, les enseignes des maisons et des marchands se soient approprié les armoiries de la noblesse.

Ces armoiries, d’après l’opinion des historiens les plus judicieux, ne remonteraient pas au-delà des croisades. On ne saurait pourtant confondre les armoiries nobiliaires avec les emblèmes figurés et les hiéroglyphes de fantaisie qui furent de tout temps représentés sur les boucliers et les drapeaux (insignia) des gens de guerre, car il fallait bien qu’un chef, couvert d’armes défensives qui lui cachaient le visage, portât sur lui quelque insigne destiné à le faire reconnaître de ses soldats dans la mêlée d’une bataille. Ce sont ces signes caractéristiques et qualificatifs qui devinrent, à l’époque des croisades, la marque distinctive de la noblesse militaire et qui formèrent par la suite les armoiries héréditaires des familles nobles. La première croisade date de 1090. Il est possible que les enseignes proprement dites aient paru vers la même époque dans les villes, quoique la première enseigne connue ne date que du commencement du XIIIᵉ siècle. N’est-il pas permis de supposer que parmi les croisés qui avaient pris l’enseigne de la Croix sur leurs vêtements il y en eût quelques-uns qui, empêchés de partir pour la croisade, arborèrent sur leurs maisons la croix, qu’ils s’honoraient d’avoir prise comme un vœu de faire tôt ou tard le voyage de la terre sainte? Ce serait là une explication rationnelle de l’usage multiplié et général du signe de la Croix dans les enseignes de maisons et de boutiques, Croix rouges, Croix blanches, Croix d’or ou d’argent, qui représentaient une espèce de croisade des enseignes.

On ne saurait, d’ailleurs, méconnaître l’analogie singulière et incontestable qui existe entre les figures de l’écu armorial et celles des plus anciennes enseignes. On voit dans les enseignes, comme dans les armoiries, les mêmes figures empruntées à tous les objets qui ont une forme et un nom dans la création de Dieu et dans celle des hommes; bien plus, par les enseignes, ces figures sont reproduites avec les couleurs et les émaux variés qu’elles ont dans les armoiries. Il n’y a de différence que dans le champ ou le fond sur lequel les figures sont peintes: la couleur ou le métal de ce champ n’a pas d’importance dans une enseigne; il est, au contraire, un des caractères de l’armoirie. On trouverait dans l’Indice armorial (1635) de Louvan Geliot non seulement la sommaire explication de tous les mots utiles au blason des armoiries, mais encore presque tous les noms des figures que représentaient les enseignes. Ici, ces figures appartiennent à la nature humaine: le corps de l’homme, sa tête, son bras, sa main, sa jambe, etc.; là, à la nature physique: le soleil, la lune, le croissant, les étoiles, etc.; ici, à la nature animale: le lion, le cheval, le chien, le loup, le serpent, le poisson, etc.; là, à la nature végétale: l’arbre, la feuille, la fleur, le fruit, etc. Puis, viennent toutes les figures des instruments, des ustensiles, des objets divers qui sont l’œuvre de l’homme: dans les armoiries, on remarque de préférence quantité d’objets matériels de la vie chevaleresque et nobiliaire; dans les enseignes, beaucoup d’objets qui rappellent la vie bourgeoise et marchande. En un mot, enseignes et armoiries offrent l’image diversifiée de tout ce qui frappe les yeux et la pensée dans l’existence des peuples. C’est en 1150 qu’on vit apparaître le Blason ou l’Art héraldique, qui posa les règles de l’ordonnance des armoiries; ce fut certainement vers ce temps-là que les enseignes, par la loi de l’imitation, prirent au blason tout ce qu’elles pouvaient lui prendre.

M. Firmin Maillard, qui a fait une très bonne notice sur les enseignes[205], n’a pas remarqué les rapports analogiques que nous constatons entre les enseignes et les armoiries, à l’origine des unes et des autres; mais il énumère cependant nombre d’enseignes de Paris, la plupart très anciennes, qui auraient dû l’éclairer sur le rapprochement naturel qu’on peut faire des armoiries et des enseignes, du moins à leurs origines communes et simultanées. M. F. Maillard indique seulement le blason comme une des sources où les faiseurs d’enseignes ont puisé: «Les animaux, les astres, la religion, le blason, les ustensiles, les outils, fournissaient aussi leur contingent aux enseignes; les animaux, dans une grande proportion, et, chose curieuse, les outils dans la moindre; ainsi nous trouvons le Lion d’Or, le Lion d’Argent, le Cheval de toutes les couleurs, le Cygne, le Dauphin, le Mouton, les Lévriers, les Coulons (pigeons), le Paon, le Coq, les Singes, les Connins (lapins), la Limace, les Pourcelets, l’Écrevisse, le Papegaut (perroquet), la Hure de Sanglier, le Pied de Biche, la Queue de Renard, et la Corne de Cerf, qui est une des plus anciennes et qui toujours a été employée; et pour les outils, le Maillet, le Rabot, la Navette, les Ciseaux, la Faux et la Serpe.» Comment M. Firmin Maillard ne s’est-il pas aperçu que la plupart de ces enseignes étaient des emprunts faits aux armoiries? On rencontrait jadis dans les vieilles enseignes de Paris d’autres emprunts, encore plus caractérisés, qui accusaient davantage la fréquente similitude de l’enseigne du blason et de l’enseigne de la rue. Aussi, sans parler du Signe de la Croix, qui rattache sans doute aux croisades les enseignes, nous aurions à signaler, parmi celles que Berty a relevées et qui étaient les plus anciennes de la Cité et du quartier du Louvre, la maison du Heaume, la maison de l’Epée, la maison de l’Epée rompue, la maison de la Housse, etc.

On sait que les armoiries adoptèrent une foule d’animaux chimériques, qui ne s’étaient montrés que dans les récits des voyageurs crédules ou menteurs, qui, au retour de leurs voyages dans des pays lointains et presque inconnus, ne manquaient pas de charger de contes et de détails extraordinaires leurs récits, d’autant plus curieux qu’ils étaient incroyables. Le blason et les enseignes firent leur profit de ces inventions fantastiques. «Les sauvages, les arbres secs, les singes verts et autres merveilles des pays lointains, dit M. Alfred Maury[206] avec beaucoup d’ingéniosité, étaient mis peut-être sur les enseignes des auberges, par flatterie pour les voyageurs, comme échantillons des souvenirs et surtout des belles vérités qu’ils rapportaient de loin.» En effet, la description des animaux imaginaires défrayait alors les relations des voyageurs. La licorne et le paon blanc étaient au nombre de ces animaux, quoiqu’on eût apporté à Paris, au XIIIᵉ siècle, un paon blanc et une prétendue licorne, qui laissèrent leurs noms à deux rues, où on les montrait au public moyennant une modique redevance; on y avait vu aussi plus d’une fois des hommes sauvages, d’une taille énorme, avec de longs cheveux et une grosse barbe touffue; mais les singes verts, que des voyageurs se vantaient d’avoir rencontrés en Afrique, on ne les vit jamais que sur les enseignes et sur quelques écussons d’armoirie tout à fait réfractaires aux lois du blason. Quant à l’Arbre sec, dont le blason s’était emparé plus volontiers que des Singes verts, c’était, nous l’avons dit, un arbre mystérieux, dont il est question dans les anciens fabliaux et que les pèlerins qui revenaient de Jérusalem assuraient être allés voir non loin de la vallée de Josaphat. Quelques autres croyances fabuleuses, le Phénix, la Sirène, etc., avaient été aussi consacrées par les armoiries et les enseignes.