Les hôtels construits ou habités par des familles nobles portaient comme enseignes, au-dessus de la porte d’entrée, les armes sculptées ou peintes de ces familles. Ces écussons nobiliaires excitèrent sans doute la convoitise des marchands, qui voulurent aussi avoir des armoiries pour enseignes, et qui placèrent leur industrie ou leur commerce sous la protection de l’Écu de France ou d’un autre écu armorié de province ou même d’abbaye. Personne n’y trouvait à redire, et l’on voyait de tous côtés se multiplier ce genre d’enseigne. Nous croyons, cependant, que l’Écu de France n’était pas à la libre disposition de tous les marchands qui voulaient le prendre pour enseigne, et qu’il appartenait de préférence aux fournisseurs privilégiés du roi et des princes du sang. Les hôtelleries, qui payaient une forte redevance pour avoir droit de logis public, et peut-être aussi comme droit d’enseigne, se trouvèrent bien de la prise de possession d’un écusson royal ou princier, français ou étranger. Voici, d’après Adolphe Berty, une petite liste des anciennes maisons à écussons que cet archéologue avait rencontrées, à différentes dates, dans quelques rues de la Cité, du quartier du Louvre et du quartier Saint-Germain-des-Prés. On pourra, d’après cette énumération, se faire une idée de la multitude d’enseignes du même genre qui devaient exister aux mêmes époques dans les autres quartiers de Paris.
CITÉ. rue aux Fèves, maison de l’Écu de France (1423-1600). rue Saint-Christophe, maison de l’Écu d’Orléans (1425-1601), maison de l’Écu de Bretagne (1545-1575). rue de la Licorne, maison de l’Écu de Bourgogne (1633). rue de la Lanterne, maison de l’Écu de Pologne (1575-1605).
QUARTIER DU LOUVRE. rue du Chantre, maison de l’Écu de Bretagne (1700). C’était une hôtellerie qui avait eu tour à tour l’enseigne du Cheval rouge et celle du Cheval blanc; maison de l’Écu de France (1489). rue du Coq, maison de l’Écu (1687), maison de l’Écu de France (1399). rue Fromenteau, maison de l’Écu de France (1572-1655); autre maison avec la même enseigne (1571). rue Saint-Thomas-du-Louvre, maison de l’Écu de Navarre (1531-1628); rue Saint-Honoré, maison de l’Écu de Navarre (1531). Elle devint, en 1640, maison de l’Écu de France, après avoir été maison du Cheval rouge; ce devait être une hôtellerie. Maison de l’Écu de Pologne (1586-1640), maison de l’Écu vert (1624), maison de l’Écu de Bretagne (1410).
QUARTIER DU BOURG SAINT-GERMAIN. rue Saint-Jean-Saint-Denis, maison de l’Écu de Berry (1308). rue des Boucheries, maison de l’Écu de France (1405-1695). rue-neuve-Saint-Lambert, plus tard rue de Condé, maison du Petit Écu de France (1517-1648).
Nous avons rencontré, dans les Comptes du Domaine de Paris pour l’année 1421[207], l’écu d’un prince de la maison de France, égaré dans une des rues les plus malhonnêtes de la ville: «De Jean Jumault, etc. Pour les rentes d’une maison, cour et estables, ainsi que tout se comporte, scéant à Paris en la rue Grate..., près de Tire..., où pend l’enseigne de l’Écu de Bourgogne, étant en la censive du roi». Cette maison, qui devait être une hôtellerie mal famée, nous rappelle, à quatre siècles en arrière, la fameuse chanson de Vatout intitulée: l’Écu de France. Mathurin Régnier n’eût pas rougi de loger à cette enseigne, lui qui, dans ses vers, envoie sa chambrière jusques à l’Escu de Savoie. Ces enseignes à l’écu étaient encore en faveur au XVIIIᵉ siècle, mais elles disparurent toutes pendant la Révolution, quand elles eurent été mises hors la loi par la République. On raconte qu’une enseigne de cette espèce, la dernière qui ait protesté contre les enseignes à la Guillotine, fit trancher la tête à son imprudent défenseur, lequel osa répondre devant le tribunal révolutionnaire que, pour témoigner de son respect aux règlements de la police républicaine, il ferait peindre sur son enseigne la France sans un écu.
Les artisans et les marchands avaient toujours été fiers de mettre un écu armorié sur leur maison ou sur leur boutique. Ne pouvant se faire anoblir individuellement, même à prix d’argent, ils demandèrent et obtinrent, en juillet 1629, des armoiries pour cinq des six grands corps de métiers, et cela, grâce à l’influence de Christophe Sanguin, seigneur de Livry, prévôt des marchands[208]: il fut donc permis aux marchands merciers, grossiers et joailliers de la ville de Paris de prendre pour armoiries trois nefs d’argent à bannière de France, un soleil d’or à huit rais en chef, entre deux nefs, sur champ de sinople; aux marchands drapiers: un navire d’argent à bannière de France, flottant, un œil en chef, sur champ d’azur; aux marchands épiciers et apothicaires: un coupé d’or et d’azur, et sur l’azur une main d’argent tenant des balances d’or, et sur l’or deux nefs flottantes, aux bannières de France, accompagnées de deux étoiles à cinq pointes de gueules, avec la devise en haut: Lances et pondera servant; aux marchands bonnetiers: cinq nefs d’argent aux bannières de France, une étoile d’or à cinq pointes en chef, sur champ violet pourpre; aux marchands de vin, qui avaient remplacé les pelletiers dans les six corps: un navire d’argent à bannière de France, flottant, avec six autres petites nefs d’argent à l’entour, une grappe de raisin en chef, sur champ d’azur. Dieu sait si les membres de ces cinq corps se firent faute d’exposer sur leurs enseignes ces belles armoiries blasonnées par d’Hozier, juge d’armes de France! Les orfèvres, qui n’avaient pas voulu recevoir d’armoiries nouvelles, déclarèrent se contenter de celles qu’ils tenaient de saint Louis: de gueules, à la croix denchée d’or, cantonnée au premier et au quatrième d’une couronne d’or, et au second et au troisième d’un ciboire couvert d’or; au chef d’azur semé de fleurs de lis d’or sans nombre, avec cette devise: In sacra inque coronas. Plusieurs communautés, envieuses de ces armoiries attribuées aux six corps, se donnèrent, de leur propre autorité, des armes parlantes, dans un écu factice, où les couleurs et les émaux n’étaient pas toujours conformes aux lois de la science héraldique. Les perruquiers, qui faisaient remonter au règne de saint Louis l’origine de leur corporation, se contentèrent d’un écusson d’azur avec des fleurs de lis sans nombre. Tous ces inventeurs d’armoiries marchandes eurent à payer, en guise d’amende, ou à titre de confirmation, le droit d’armoiries, quand l’édit du roi de 1696 ordonna de prélever, sans examen contradictoire, ce droit sur tous ceux qui avaient des armoiries ou qui s’étaient targués d’en avoir. La vanité des bourgeois et des marchands fut mise ainsi à contribution au profit du roi. Ils y gagnèrent, toutefois, de n’avoir plus à craindre les recherches et les vexations des juges d’armes, qui enregistrèrent d’office, ne varietur, ces armoiries de métiers. Ce fut, en quelque sorte, l’établissement de la noblesse marchande: «J’ai vu, dit Charles Maurice[209], les boutiques des perruquiers de Paris peintes en bleu d’azur sur toute leur étendue extérieure, et parsemées de fleurs de lis. C’était un privilège de leur corporation.»
Les marchands, très friands de noblesse, parvenaient souvent à faire souche de nobles. On sait que le duc de Villeroy descendait d’un marchand de poissons enterré aux Innocents. Sous Louis XIII, Castille, gendre d’un président du Parlement, était marchand à l’enseigne des Trois Visages; il s’anoblit d’une étrange manière, en se faisant passer pour le descendant d’un bâtard de Castille. Sa grande fortune fit le reste, la fortune étant, comme on disait, la meilleure savonnette à vilain. Un satirique du temps de Louis XIV[210] a raconté ainsi un de ces anoblissements de marchands, et l’anecdote suivante vient à l’appui de cette dédaigneuse révélation de Ménage: «Les armoiries des nouvelles maisons sont, la plus grande partie, les insignes de leurs anciennes enseignes.»
L’enseigne de son père étoit un ladre vert:
Aussitôt l’écusson d’argent se vit couvert,
Un lion de sinople ensuite l’on applique
Sur le champ argenté, mais lion magnifique,
Mais lion lampassé, rampant, onglé, gueulé,
Et qui sentoit beaucoup son noble signalé:
Ensuite il prit le nom d’une maison illustre,
Et par là prétendit mettre la sienne en lustre.
Certain marquis en eut quelques milliers de louis,
Marquis de qui les biens s’étoient évanouis,
Noble, mais qui devoit jusques à sa chemise,
Et, pour trancher le mot, gueux comme un rat d’église.
Jamais homme ne fut ni plus fat ni plus vain,
Que (déguisons son nom) ce Monsieur le vilain....
Un de ces beaux messieurs, fils d’un vendeur de sarge,
Devint un gros Monsieur, mais en fort peu de temps....
L’enseigne se mariait souvent avec l’écusson nobiliaire, qu’elle redorait. Ainsi, en 1690, Fleuriau d’Armenonville ayant épousé la fille de Gilbert, le marchand de draps à l’enseigne des Rats, on le chansonna sur l’air de Pierre Bagnolet, alors fort à la mode, et les Rats revenaient dans chaque couplet. Le seigneur d’Armenonville n’en fit pas moins bonne figure avec la dot de sa femme, lorsqu’on chantait autour de lui:
Le roi fait deux présidents,
Jean Gilbert et Montferrant;
L’un jadis fut rat de ville,
Et l’autre fut rat des champs[211].