Le contrôleur général Philibert Orry avait bravement arboré sur son écu le Lion grimpant, enseigne du libraire Orry, son grand-père; et l’on a prétendu que les mains apaumées du blason des Potiers, ducs de Gèvres, etc., n’étaient autre chose que les gants qui servaient d’enseigne à leur aïeul le marchand pelletier.

Il ne faut pas oublier que l’enseigne a quelquefois fait le nom d’une famille, qui s’est anoblie avec son sobriquet d’enseigne. Les Trudaine, par exemple, qui s’élevèrent par la noblesse échevinale à la noblesse de cour, et qui comptaient dans leur famille, au XVIIIᵉ siècle, un prévôt des marchands, deux membres de l’Académie des sciences, un économiste, ami de Turgot, et deux poètes, amis d’André Chénier, devaient leur nom à l’enseigne d’un de leurs ancêtres. Cette enseigne, la Truie qui daine, c’est-à-dire la Truie qui fait la daine ou la dame, avait formé le surnom de Truie daine, et ce surnom, en passant par la bouche du peuple, laissa le nom de Trudaine[212] au marchand, qui le légua à ses enfants avec sa fortune honorablement acquise et sa réputation d’honnête homme, si dignement continuée par ses descendants.

XIX
ENSEIGNES EN RÉBUS

CES sortes d’enseignes, qui ont eu un moment de vogue vers la fin du XVIᵉ siècle, parmi le peuple de Paris, ne nous paraissent pas avoir existé avant la première moitié de ce siècle-là. On trouve, en effet, dans Rabelais, de véritables rébus, auxquels il ne manque que d’être représentés en figures. Clément Marot, dans son épître du Coq-à-l’âne, qui doit être de l’année 1536 ou 1537, a parlé le premier du rébus de Picardie, et en a donné un spécimen, en disant:

Car, en rébus de Picardie,
Une estrille, une faux, un veau,
Cela fait estrille fauveau.

Plusieurs enseignes de cette époque, en effet, avaient adopté ce rébus de l’Estrille fauveau. Tabourot, dans ses Bigarrures du Seigneur des Accords, dont le premier livre a paru d’abord en 1572, s’est donc trompé, quand il ne fait remonter la mode des rébus qu’à l’année 1567 ou 1568. Voici comme il raconte l’origine de cette drôlerie plus amusante que spirituelle[213]: «Sur toutes les folastres inventions du temps passé, j’entends depuis environ trois ou quatre ans en ça, on avoit trouvé une façon de devise par seules peintures, qu’on souloit appeler de Rébus, laquelle se pouvoit ainsi définir, que ce sont peintures de diverses choses ordinairement cognues, lesquelles, proférées de suite sans article, font un certain langage; que ce sont équivoques de la peinture à la parole. Est-ce pas dommage d’avoir surnommé une si spirituelle invention de ce mot rébus, qui est général à toutes choses et lequel signifie des choses...? Quant au surnom qu’on leur a donné de Picardie, c’est à raison de ce que les Picards, de tous les François, s’y sont infiniment plus adonnez et délectez.» Étienne Tabourot nous offre ensuite de nombreux exemples des rébus de Picardie, qu’il va chercher jusqu’en Italie; mais nous n’avons à nous en occuper qu’au point de vue des enseignes de Paris.

«Je vay donc commencer, dit-il, à ce que j’ay remarqué, et premièrement aux enseignes de Paris, car ce sont rébus équivoquaux sur le langage usité en icelles, lequel, comme tesmoigne Glarean, De opt. lat. græcique sermonis pronontiat., attribué par aucuns à Erasme, abhorre les R R et ne les prononce sinon à demy, au lieu de S, comme Jerus Masia.» Ainsi, pour les enseignes en rébus, on avait soin de reproduire en quelque sorte le langage du peuple de Paris, avec sa prononciation, dans les figures qu’on employait pour l’interpréter. Cette prononciation populaire était représentée aussi exactement que possible dans une enseigne que Sauval a citée, sans aucune observation[214], et qui n’a pas été bien comprise depuis par ceux qui l’ont mentionnée d’après cette citation. Cette enseigne, selon Tabourot, était placée «devant le logis d’un invitateur pour les morts», c’est-à-dire d’un clocheteur des trépassés, qui allait, de rue en rue, sonnant sa clochette, avertir les parents et les amis de venir assister aux obsèques d’un mort. «Elle est ainsi, dit Tabourot: un os, un sol neuf, des poulets morts, autrement trespassez, qui se prononce, selon leur dialecte: Os sou neu poulets trespassez, c’est-à-dire: Aux sonneurs pour les trespassez. Son voisin, le reprenant, disoit qu’il devoit peindre de ces trinquebaleurs de cloches, qui portent une robbe courte d’audience, allans par les rues de Paris.»

Tabourot décrit, à la suite de cette enseigne, quatre autres enseignes, qui étaient également parisiennes et du même dialecte que la précédente: une seule de ces enseignes était connue, comme la première; c’est celle qui avait fourni le nom de la rue du Bout-du-monde et qui a subsisté jusqu’au milieu du siècle dernier. «Selon le mesme dialecte, dit Tabourot, on a fait ceste-ci, d’un soldat qui appareille une poulle, et y a au dessous: Au compagnon pour la pareille, quasi dicat: Poule appareille.

«Un os, un bouc, un duc, un monde sont prins pour dire: Au bout du monde.

«Aux babillars, pour dire un homme qui bat des billars.