L’enseigne en rébus: A l’Assurance (un A sur une anse) remonterait au XVIIᵉ siècle, quoique Sauval ne l’ait pas citée; celle du Saint Jean-Baptiste (singe en baptiste), représentant un singe avec une collerette et des manchettes, nous paraît une invention plus bizarre que spirituelle. Les rébus des enseignes modernes sont la plupart des réminiscences du passé, et ce ne sont pas les plus curieux qui ont été conservés ou remis en vogue. Dans tous les cas, on n’a pas gardé ceux qui ne seraient plus compréhensibles, en raison de l’altération de la langue, comme les Gras scieurs, dans lesquels il fallait voir les Gracieux. Mais on rencontre encore aujourd’hui, dans les faubourgs, des enseignes qui ont toujours le même attrait pour le populaire des vieux quartiers de Paris, comme les suivantes: aux Contents (au comptant), à l’Épi scié (à l’épicier), au Verre galant (au vert galant), au Canon de la Bastille (place de la Bastille), au Canon de Bordeaux, au Grand I vert (au grand hiver), aux Vieux par chemins (aux vieux parchemins), etc.[218]
«L’enseigne de l’Épi scié, ou des Épis sciés (épiciers), dit M. J. Poignant, cette enseigne, qui jusqu’en 1855 a fleuri au-dessus d’un café borgne du boulevard du Temple, servait peut-être au XVIIIᵉ siècle à illustrer les officines de ces honorables industriels.» Nous avons vu ce rébus de l’épi scié (l’épicier) dans un livre de la fin du XVIᵉ siècle. Quant à la fameuse enseigne de la Femme sans tête, il appartenait à la galanterie française de lui faire réparation d’honneur, en appliquant l’impertinente légende de Tout en est bon, non plus à une femme décapitée, mais à un porc doré des pieds à la tête[219]. Enfin nous avons recueilli, dans le quartier des Halles, au fameux débit de consolation de Paul Niquet, le dessin de son enseigne en rébus, peinte sur le mur, avec beaucoup de talent, dans un cadre ornementé du meilleur goût: elle représente une mappemonde portant écrit le mot POLE, un nid avec trois petits oiseaux qui piaillent, un groupe de vaisseaux qui élèvent leurs mâts derrière le quai d’un port, la lettre N avec apostrophe dans une haie, des empreintes de pas, et un Maure assis, la hache à la main. L’obscurité même du rébus fait le plus grand attrait de l’enseigne, qu’il faut traduire tout bonnement par ces cinq mots: Paul Niquet n’est pas mort.
XX
ENSEIGNES A INSCRIPTIONS, A PROVERBES, A DEVISES ET ENSEIGNES IMAGINAIRES
LES enseignes avec inscriptions latines devaient être très nombreuses aux XVᵉ et XVIᵉ siècles, mais ces enseignes pédantes n’étaient pas faites pour le populaire. Nous ne parlerons pas ici des inscriptions pieuses avec citations bibliques ou évangéliques: nous en avons parlé dans les chapitres XI et XVI. Voilà longtemps que ces inscriptions ont disparu, même dans le quartier de l’Université. Nous n’en citerons qu’une, qui accompagnait le portrait d’un charlatan célèbre du XVIIᵉ siècle, nommé Carmeline, lequel tenait ses assises sur le Pont-Neuf. «Carmeline, qui étoit un fameux arracheur de dents et en remettoit d’autres en leur place, avoit fait mettre, à côté de son portrait exposé enveüe sur la fenestre de sa chambre, qui regarde le Cheval de bronze, le mot de Virgile sur le Rameau d’or, au sixième livre de l’Énéide:
Uno avulso non deficit alter,
et l’application en est heureuse[220].» La citation virgilienne pouvait se traduire ainsi, en style de dentiste: «Une dent enlevée, une autre dent ne manque pas de la remplacer.»
On voyait encore, il y a quelques années, une inscription latine gravée sur la façade d’une maison fort ancienne, au coin des rues de la Calandre et de la Cité, au-dessus de la boutique d’une lingère, qui ne pouvait donner aucun renseignement sur cette inscription, que les antiquaires cherchaient vainement à expliquer:
Urbs me decolavit,
Rex me restituit,
Medicus amplificavit.
Ces trois lignes sont aisées à traduire: «La ville me décapita, le roi me rétablit, un médecin m’augmenta.» Le bibliophile Jacob a donné une explication ingénieuse de cette inscription énigmatique: «On pourrait supposer, dit-il[221], que le voyer de Paris ayant fait abattre un ou deux étages de cette maison, qui était trop haute, elle fut rétablie dans son premier état, d’après les ordres du roi, et encore exhaussée par un médecin qui la possédait; mais nous croyons plutôt qu’un crime détestable avait été commis dans une maison qui s’élevait à cet endroit, laquelle fut démolie et la place laissée vide, en mémoire du crime, par arrêt du Parlement. Le roi seul avait le droit d’infirmer un arrêt de ce genre, en permettant de bâtir sur le terrain vague et infâme.» Deux pages plus loin, le Bibliophile semble donner la preuve de sa supposition: «Le samedi 24 janvier 1604, raconte Pierre de l’Estoile dans son Journal du règne de Henri IV, un gentilhomme anglois tua, en une maison de la rue de la Calandre, un élu de la ville, qui lui avoit donné un soufflet, et eut sa grâce du roi, pource qu’il étoit Anglois.»