Dans les Logements de cour de Louis XIII[226], l’auteur choisit ces logements à différentes enseignes, comme s’il était le maréchal des logis de la cour. Il marque le logis du roi à l’Aigle impériale; il aurait désiré loger la reine au Dauphin, mais, faute de mieux, il la loge à l’Espérance. Il retient trois logements, au lieu d’un, pour le cardinal de Richelieu: la Couronne ducale, l’Ancre et l’Écu de Bretagne. Il loge assez malheureusement Monsieur, frère du roi, au Grand Serf. Il marque l’Homme d’Argent, pour M. le prince de Condé; la Cage, pour M. le comte de Soissons; mais les deux princes préfèrent loger à la Bannière de France; Il loge M. de la Valette à l’Épée royale; le chancelier, au Cerf volant; le général des galères Pont-Courlay, au Chameau; le P. Joseph, au Chapeau rouge; le grand maître de l’artillerie, à la Harpe; le surintendant des finances Bullion, au Mortier; Bouthillier, autre financier, au Bras d’Or; le trésorier du Houssay, au Cheval bardé; le président de la Chambre des comptes, Cornuel, à la Galère; M. d’Émery, à l’Écu de Savoie; les secrétaires, à la Main d’Argent; la nièce de Richelieu, Mᵐᵉ de Combalet, qui voulait avoir l’Écu de Bourbon, et qui ne peut pas même se loger à l’Écu d’Orléans, sera contrainte de prendre l’Abbaye. L’Écu de Milan est réservé à M. de Créqui; un grand prélat, qu’on ne nomme pas, devra loger au Moulin à vent.
Sous le règne de Louis XIV, en 1677, les logements ont bien changé, avec les personnes à loger; le duc de Mazarin loge à la Seringue, près les Petites-Maisons; Madame de Bourbon, à la Linotte, rue du Moulinet; Mademoiselle, à l’Espérance, rue Dauphine. Dans une Mazarinade de 1649, le château de Saint-Germain étant occupé par la reine d’Angleterre, force est de chercher dans la ville les logements de la cour de France; voici quelles étaient les enseignes de ces logements: «Nous choisîmes, pour le roy, le Mouton; Monsieur fut logé au Papillon, et la reine, au Chapeau rouge; mais, parce que le logis et principalement les chambres étoient mal accommodés, nous y logeâmes son train, et sa personne eut pour elle le Saucisson d’Italie, bien qu’il luy fût fort agréable pour la gentillesse; les filles furent logées à la Petite Vertu; M. le cardinal fut logé à la Harpe, la Couronne luy ayant été desniée.»
Sous le règne de Louis XV, les enseignes imaginaires prêtèrent fort aux épigrammes. Nous allons citer les meilleures que l’on en tira dans le petit pamphlet intitulé: Noms et demeures des principaux acteurs du théâtre d’aujourd’hui. «Le roi loge à la Beauté couronnée, rue des Innocents; le cardinal de Fleury, à la Cassette de Diamants, rue des Mauvaises-Paroles; le Moliniste, au Fil retors, rue d’Enfer; M. Hérault loge à l’Occasion, rue Tirechape; le garde des sceaux Chauvelin, à la Petite Vertu, rue Cloche-Perce; M. le chancelier d’Aguesseau, à la Casaque retournée, rue de Judas; le cardinal de Rohan, au Bon Valet, rue des Aveugles; la nouvelle Sorbonne, à la Carcasse, rue des Aveugles; le peuple, à la Besace, rue des Martyrs[227].»
XXI
ENSEIGNES SINGULIÈRES, GROTESQUES, RIDICULES
IL y eut de tout temps des enseignes bizarres, extravagantes, saugrenues, qui n’en avaient pas moins de vogue et de célébrité. Quelques-unes, comme celle de la Truie qui file, eurent une popularité extraordinaire et furent reproduites dans toutes les villes de France, au moyen âge, sans qu’on puisse bien se rendre compte de ce que signifiaient ces figures caricaturales et sans doute satiriques qu’on retrouvait sur les sculptures des chapiteaux de colonnes et de piliers, dans la plupart des cathédrales gothiques, ainsi que sur les encadrements fleuronnés des Heures manuscrites. Cette Truie qui file, dont le type original est encore visible dans une enseigne sculptée de la rue Saint-Antoine (voir chap. V, p. 92), se montre dans les tours de pages en miniature des manuscrits liturgiques, comme dans les ornements sculptés de l’architecture des XIIIᵉ et XIVᵉ siècles. Cette Truie qui file apparaît, dès l’année 1301, comme enseigne d’une maison de la Halle-aux-Poirées, appartenant à l’Hôtel-Dieu, et cette maison portait encore la même enseigne en 1654[228]. Il y avait une autre Truie qui file, en 1389, dans la rue Grenier-Saint-Ladre[229]. Cette Truie qui file, dans laquelle les savants ont voulu reconnaître la reine Pedauque, c’est-à-dire la reine Berthe, femme du roi Robert, était, suivant d’autres érudits, une création légendaire et fabuleuse des romans de la Table ronde. On pourrait disserter à perte de vue sur cette tradition fabuleuse du moyen âge. Rien n’était plus populaire que cette enseigne-là; elle est citée dans les conteurs du XVIᵉ siècle, notamment dans le Moyen de parvenir de Béroalde de Verville; on la retrouve dans le Ballet de la Mi-Carême, dansé à la cour sous le règne de Louis XIII: deux fous vont visiter la Truie qui file, sans soupçonner que ce soit une enseigne[230]. Devant cette petite sculpture en pierre, les garçons de boutique, les apprentis, servantes et portefaix des halles se livraient à toutes sortes de folies, le jour de la mi-carême. Cette enseigne était assez connue pour qu’on y fît souvent allusion dans la conversation. Lorsqu’au mois de juin 1593, le duc de Feria, ambassadeur du roi d’Espagne, vint proposer aux États de la Ligue de faire nommer par le roi, son maître, un prince français catholique qui monterait sur le trône de France, le duc de Mayenne ne trouva pas bonne cette proposition. Alors un des fougueux prédicateurs qui étaient à la solde de l’Espagne monta en chaire, à Saint-Merry, pour prêcher le duc de Mayenne, et dit de lui «qu’une quenouille eut été plus propre qu’une épée à ce gros pourceau,» et tout le monde comprit cette allusion à la Truie qui file[231].
Le vieux Paris pouvait alors montrer plusieurs enseignes du même genre, qui n’avaient pas autant de notoriété, mais qui ne devaient pas être moins plaisantes: l’Ane qui viole, un âne qui jouait de la viole; la Nonnain qui ferre l’oue (l’oie), près de la chapelle de Braque[232]; la Pie aux Piats (ses petits); la Vieille qui bat le cabas, c’est-à-dire qui cherche à tromper le monde; l’Étrille Fauveau, allusion au vieux roman de Fauvel, etc. Plusieurs de ces enseignes n’ont pas pour nous un sens appréciable. C’étaient des équivoques, des entend-trois ou des amphibologies, des énigmes, des contrepeteries, etc. Nous avons remarqué deux ou trois maisons à l’enseigne du Bastoy, c’est-à-dire du Battoir: n’était-ce pas des lavoirs, où les lavandières exposaient en écriteau leur devise professionnelle, qu’Étienne Tabourot a consignée dans les Bigarrures du Seigneur des Accords: «Les lavandières ont un proverbe ordinaire: Si vous l’avez, ne le prestez pas; si vous ne l’avez pas, prestez-le-moy, qui s’entend d’une palette ou battoir propre à laver les draps?» L’équivoque consiste dans le mot lavez ou l’avez. Les équivoques des enseignes n’étaient pas plus décentes au XVIIIᵉ siècle qu’au XVIᵉ, témoin l’enseigne du serrurier Ledru: «Au-dessus du petit portail de la Foire Saint-Germain, qui fait face à la rue des Quatre-Vents, écrivait Auguste Poullain de Saint-Foix en 1805, on lisait encore, l’année dernière, cette inscription:
Ledru, qui a inventé la manière
De poser les sonnettes dans le cul
De sac à côté.
«Cette inscription a, dit-on, fait la fortune du serrurier qui en est l’auteur; elle a existé pendant longtemps. L’équivoque, au reste, ne provenait que de la façon dont les mots étaient écrits.» Cette enseigne que tout Paris alla voir était donc une de celles qui, d’après l’opinion candide du neveu de l’auteur des Essais historiques sur Paris, «ne font point d’honneur au goût des Français». Il en cite une autre, qui était un chef-d’œuvre d’absurdité, quoique ce fût l’enseigne d’un habile ingénieur opticien: «Dans la rue Saint-Antoine, en face de la rue Geoffroy-Lasnier, on découvre un aigle assez mal figuré. Cet aigle tient dans son bec un mouton qui n’a pas la dixième partie de la grosseur de l’oiseau; à peine le voit-on. Au-dessous, cette inscription: «Avec mes ailes je coupe les vents, et le baromètre sous moi annonce les changements de temps[233].» Il y a eu d’ancienne date, il y aura toujours des sots, même en matière d’enseignes. On a vu longtemps, rue Mouffetard, nº 108, un marchand d’habits, qui s’était donné cette enseigne: A l’Asticot. Le tableau représentait un pêcheur à la ligne, qui, croyant avoir pris un goujon, tirait de l’eau une culotte.
Les sages-femmes ont eu, de tout temps, la spécialité des enseignes équivoques et gaillardes, qui faisaient une partie de leur notoriété. Balzac décrit deux de ces enseignes dans son Petit Dictionnaire, et nous n’avons pas négligé de les reproduire dans notre chapitre XXIV, parce qu’elles sont accompagnées de vers. Nous citerons ici une autre enseigne de sage-femme et la plus réjouissante de toutes, avec une plaisante inscription: J’ouvre la porte à tout le monde. Cette enseigne facétieuse a longtemps amusé les flâneurs sur le quai Saint-Paul.