Certaines enseignes ont constamment mis en éveil la curiosité des passants, qui ne les comprenaient pas et qui cherchaient à en trouver le sens. Telle fut l’enseigne à l’Y. Le sieur de Blegny, sous le pseudonyme d’Abraham du Pradel, cite dans son Livre commode des Adresses de Paris, en 1692, une de ces mystérieuses enseignes à l’Y: «Les aiguilles et les épingles, dit-il, se vendent en gros, près la Croix du Tiroir, à la Loupe d’Or, et, rue de la Huchette, à l’Y.» Le commentaire que j’ai joint à mon édition du Livre commode[234] présente une assez amusante étymologie: «Cette dernière enseigne a besoin d’être expliquée, ai-je dit. Autrefois on appelait le haut-de-chausses: grègues, grèques, à cause de la ressemblance avec les courtes et larges culottes des Grecs. Le nœud de ruban, que les merciers vendaient pour l’attacher au pourpoint, se nommait lie-grèques. Or, c’est de ce mot, un peu modifié, que vient notre enseigne. De lie-grèques, en forçant légèrement la prononciation, on eut l’Y, et la fameuse lettre fut ainsi acquise aux merciers. Elle a, d’ailleurs, la forme d’une culotte, les jambes en l’air, et par là convient d’autant mieux, comme armes parlantes, à ces marchands de culottes et de caleçons.» Adolphe Berty nous avait appris que l’Y grégeois existait dès 1527 dans les enseignes de Paris. Était-ce la même enseigne que celle signalée par le sieur de Blegny? Était-ce la même que celle que l’on voyait encore, en 1854, quai Saint-Michel, et que relevait cette inscription: Maison fondée en 1690? Était-ce la même que celle qui a été sculptée sur la façade de la maison qui porte le nº 14 dans la rue de la Huchette? (Voir chap. III, p. 41-43.) Question peu importante, mais difficile à résoudre. Dans tous les cas, les enseignes à l’Y sont encore fréquentes chez les merciers de province, qui ne connaissent pas, à coup sûr, l’origine de leurs enseignes.
Alfred Bougy avait imaginé une autre interprétation de l’Y des enseignes, et nous l’aurions adoptée sans doute, si son auteur n’eût pas attribué ces enseignes aux bonnetiers, tandis qu’elles ont toujours appartenu exclusivement aux merciers; or, merciers et bonnetiers formaient deux corps d’état absolument distincts et différents. Mais l’explication proposée par Alfred Bougy est assez ingénieuse pour qu’on n’y renonce pas sans regret, la voici: «On se demande souvent pourquoi les bonnetiers mettent, de très ancienne date, sur leurs devantures, un Y et quelquefois plusieurs. J’ai toujours pensé, quant à moi, que les marchands de bas ont trouvé original de s’annoncer au moyen d’un caractère muni de deux jambes et figurant assez bien un saltimbanque qui fait l’arbre fourchu. Ce même caractère convient également aux marchands de chemises et de camisoles de tricot, car ils peuvent dire que l’Y est pourvu de deux bras qu’il lève théâtralement vers le ciel pour implorer la faveur d’une bonne et nombreuse clientèle[235].»
Le comte de Laborde, qui avait trouvé l’Y grégeois dans les inventaires de bijoux du XIVᵉ siècle, n’a pas songé à le chercher sur les enseignes des merciers; il s’est contenté de faire observer que cet Y, sur des fermails ou des anneaux d’or, pouvait représenter la forme d’une croix ou plutôt du Christ crucifié[236]. Nous y voyons plus volontiers, comme sur quelques marques et enseignes de libraires, l’emblème symbolique du libre arbitre: la route aboutissant à deux voies inégales, via lata, via arcta.
Il est une autre lettre de l’alphabet, le V, auquel on avait donné, en le colorant de vert, un sens fixe, qui se représentait invariablement dans les enseignes à rébus. Ainsi le comte de Laborde, dans son Glossaire des émaux et bijoux du Musée, décrit, d’après un inventaire des ducs de Bourgogne, un annel d’or, émaillé de W verts, sous la date de 1399[237]. Ces W verts voulaient dire: Vertus. Nous devons avouer ne pas comprendre cette interprétation généralement admise. Ainsi Tabourot, dans ses Bigarrures du Seigneur des Accords, nous présente cette devise: Pensées en vertu sont nettes, dans un rébus qui pourrait bien avoir figuré sur l’enseigne d’un fabricant de sonnettes: un V vert, dans lequel sont implantées une tige de pensées et deux sonnettes. La première édition des Mémoires de Sully, imprimée en deux volumes in-folio, au château de Sully, en 1638, à l’enseigne des Trois V verts, c’est-à-dire des Vertus, offre ces V peints en vert, avec la légende: Foy, Espérance, Charité. La lettre S, traversée par une barre, a dû sans doute figurer aussi en rébus sur des enseignes, comme à la fin des lettres d’amour et d’amitié, car Tabourot n’a pas oublié cette lettre-rébus, qu’il explique ainsi: «Une S fermée par un traict, pour dire fermesse, au lieu de fermeté.» Le sens de ce rébus était si bien hors d’usage, que les savants de notre temps, qui ne lisent pas les Bigarrures du Seigneur des Accords, s’étaient mis en quête de cette explication et se sont disputé l’honneur de l’avoir trouvée, sans l’avoir cherchée sur les enseignes.
XXII
LES ENSEIGNES-ADRESSES DES MARCHANDS
LE savant M. Louis Courajod, dans l’excellente étude qu’il a consacrée à la Curiosité, en tête du Livre-Journal de Lazare Duvaux[238], n’a pas oublié de mentionner ces adresses gravées, qui sont ordinairement la reproduction fidèle des enseignes des marchands. «Ces marchands, dit-il en parlant de ceux qui composaient l’état-major de la bijouterie au XVIIIᵉ siècle, outre leurs enseignes dont Watteau nous a laissé un spécimen remarquable[239], avaient encore des adresses, c’est-à-dire qu’ils faisaient graver des planches de cuivre indiquant leur demeure, le symbole sous lequel ils avaient établi leurs boutiques, énumérant les différents objets qu’ils offraient aux acquéreurs, et figurant les principaux attributs de leur commerce. Comme ils commandaient fort souvent ces adresses aux plus habiles dessinateurs et aux meilleurs graveurs de leurs contemporains, on composerait une jolie collection en rapprochant les gracieux cartouches qui contiennent leurs noms, leurs demeures et les ingénieux symboles qui personnifiaient leur industrie.» M. Courajod ne parle que des enseignes-adresses ou adresses-enseignes les plus intéressantes, pour le dessin et la gravure, que les marchands-bijoutiers du XVIIIᵉ siècle avaient fait exécuter, et qui leur servaient non seulement d’annonces et de prospectus, mais encore de factures de leurs marchandises.
Ces gravures, dont l’usage remonte certainement aux premières années du XVIIᵉ siècle, nous font connaître le sujet et la disposition d’un certain nombre d’enseignes qu’il serait impossible d’apprécier sur une simple désignation. Ainsi, au XVIIIᵉ siècle, l’enseigne d’une boutique où se vendaient des objets de mode et de luxe était entourée généralement d’ornements dans le style rococo, avec des attributs et des emblèmes peints ou dorés. Nous n’avons découvert aucune de ces adresses-enseignes avant l’année 1660 environ, mais nous attribuons à leur invention et à leur emploi dans le commerce de Paris une date antérieure au plus ancien spécimen connu, qu’on ne saurait considérer comme l’essai d’un nouveau système d’annonce marchande. Nous devons donc nous borner à passer en revue chronologiquement les enseignes-adresses que nous avons vues et dont la plupart nous sont communiquées par un célèbre amateur[240]; ce sera la meilleure manière de mettre sous les yeux du lecteur les principales enseignes de Paris pendant plus d’un siècle.
Nous ne devons pourtant pas négliger de mentionner une espèce d’affiche-enseigne que M. Alfred Bonnardot a trouvée dans un recueil de pièces concernant la vente de l’hôtel de Bourgogne, en 1543, et qui servait à indiquer des places de terrain à vendre, selon les pourtraicts et figures qui auroient esté faicts et attachez sur des tableaux de bois, ès portes desdits hostels, ès portes du palais du Chastelet et autres lieux. «Ce détail est curieux relativement aux ventes d’immeubles, nous fait observer M. Bonnardot; il s’agit probablement ici d’une affiche peinte[241].»
Il y a, dans l’œuvre d’Abraham Bosse, au Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale, quatre ou cinq adresses-enseignes gravées de marchands, qui ne portent pas de date, mais qu’on peut placer sous l’année 1660, à l’époque où l’artiste, ayant perdu beaucoup de sa réputation, était forcé d’accepter des travaux presque indignes de lui. Ces adresses-enseignes, dessinées et gravées par Abraham Bosse, devaient être plus nombreuses que celles qui nous ont été conservées, car Mariette, dans ses notes manuscrites, en mentionne trois autres que la Bibliothèque nationale ne possède pas. La plupart de ces adresses-enseignes devaient servir de passe-partout, en quelque sorte, pour tous les marchands, qui pouvaient y ajouter à la plume leurs noms et des détails relatifs à leur commerce car elles laissaient en blanc la place de l’enseigne et du nom du marchand; ainsi trois des adresses-enseignes que nous avons sous les yeux représentent trois femmes, avec les attributs de la Fidélité, de la Renommée et du Commerce soutenant un écriteau sur lequel on lit: Nº AU, et un espace blanc réservé pour l’addition manuscrite. Comme les armoiries de la ville de Tours sont au bas de la page, on doit supposer qu’elles ont été faites pour des marchands de la ville de Tours, la ville natale d’Abraham Bosse, qui s’y retira et qui y mourut. Sur une de ces adresses-enseignes, les armoiries de Tours ont été remplacées par ces mots: Fabrique de Isaac Chardon. Toutes ces gravures sont anonymes. Celle qui pourrait avoir été faite pour un marchand de Paris offre l’Agneau pascal portant une croix avec une oriflamme; on lit au bas: Gans de l’Agneau Pascal. Cette pièce a 80 millimètres de haut sur 108 de large. Nous croyons que l’Agneau Pascal était une enseigne de Paris, et Pascal le nom du marchand[242].
La plus ancienne de ces enseignes-adresses, avec des noms de marchands de Paris, c’est-à-dire la première de cette espèce que nous ayons pu découvrir, est celle de deux marchands d’étoffes de soie: c’est une eau-forte, format in-4º, qui ne porte pas de date, mais Hennin l’a placée, sous la date de 1682, dans sa grande collection d’estampes historiques[243]. La voici: