Enseigne du logis ou hôtellerie,
Chacun cherche et demeure à la pluye.
Dans les Adages françois de la même époque, on trouve ce conseil proverbial: «Ne t’y fie qu’à bonne enseigne.» Cette expression si usuelle et non moins proverbiale: «Être logé à la même enseigne,» s’emploie encore, dans le sens figuré, pour dire: Éprouver le même malheur, la même perte, le même embarras. On dit qu’un homme est logé à l’enseigne de la lune, ou bien qu’il a couché en plein air. On dit d’un méchant portrait ou tableau qu’il est bon à faire une enseigne à bière. Enfin, l’Académie a maintenu dans son Dictionnaire ce vieux proverbe: A bon vin, point d’enseigne; signifiant que ce qui est bon n’a pas besoin d’être recommandé. Il faut citer encore cette locution au figuré: «L’enseigne promet plus qu’elle ne tient.»
Nous croyons que les enseignes des maisons étaient en usage avant les enseignes des boutiques, car les boutiques, avec leur étalage de marchandises, annonçaient ainsi suffisamment ce qu’elles offraient au passant, tandis que les maisons, n’étant pas numérotées, n’avaient aucun signe extérieur qui les fît distinguer l’une de l’autre. On leur donna donc des noms d’enseignes, et ces enseignes furent représentées par des images en tableau ou en relief. La maison prenait aussi le nom de celui qui l’habitait. Le Livre de la taille de Paris pour l’an 1292[35], sous le règne de Philippe le Bel, n’indique pas une seule enseigne de maison ni de boutique[36]. Les bourgeois et les nobles n’ont pas d’autre qualification que leur nom propre; les gens du peuple, marchands ou artisans, sont désignés par leur profession: ainsi Jehan d’Orliens, le paintre; Nicolas de Tours, armeurier; Bernier le tailléeur; Simon le bahutier (fabricant de coffres); Nicolas le brodéeur. Voici comment les maisons se trouvent indiquées par le nom de leur propriétaire ou locataire: «La quinte Queste de la paroisse Saint-Germain, du coing de la meson Lambert Bouche jusques au coing de la Hiaumerie et tout contremont la grant rue, jusques au quarrefour de la Porte, et du quarrefour de la Porte, jusques à la rue des Lavendières; au renc par devers la meson mestre Pérard de Troyes, et tout contremont la rue des Lavendières, par devers la meson Jean Augier jusques à la meson Lambert Bouche.» Dans le Livre de la taille de Paris en 1313[37], les enseignes des maisons et des boutiques ne figurent pas davantage; mais on peut, en deux ou trois endroits, deviner leur existence, quoique les noms et les professions des propriétaires ou des locataires soient simplement mentionnés, comme dans la Taille de 1292. Plusieurs rues sont citées, dont la dénomination provenait certainement de la principale enseigne qu’on y voyait: la rue au Lyon, près la porte Saint-Denis; la rue au Cine (cygne), dans la Cité; la rue de l’Image Sainte-Katherine; or, dans cette petite rue de la Cité, qui n’a que trois personnes soumises à la Taille, la première était: Guillain l’image, tavernier, lequel payait 36 sols parisis, et l’image n’était autre que l’enseigne de la taverne. Dans la rue à l’Ecureil, qui devait aussi son nom à une enseigne, cette enseigne paraît être celle de Richard de Bray, buffetier (vendeur de vin). Mais tous les gens de métiers n’avaient pas encore des enseignes, car le quêteur de taille eût sans doute adopté ce genre de désignation, si l’enseigne avait existé, dans cet intitulé d’un chapitre de la quête: «Parmi la viez rue du Temple, à commencer des Blans-Manteaux, à dextre, au rang où le serrurier demeure, jusques à la rue Anquetin le Faucheux.» Voilà un serrurier qu’on ne nomme pas et qui, sans doute, n’avait pas d’enseigne.
Adolphe Berty est le premier archéologue qui ait soigneusement recherché les enseignes des anciennes maisons, pour deux quartiers de Paris, dans les Trois Ilots de la Cité[38] et dans la Topographie historique du vieux Paris[39]. Cet immense dépouillement de pièces d’archives est malheureusement resté inachevé, par suite de la mort de l’auteur. Ce sont les travaux de Berty qui nous ont appris que toutes ou presque toutes les maisons avaient un nom d’enseigne, sinon une enseigne effective; que ces noms et ces enseignes changeaient de temps à autre, quand les maisons changeaient de propriétaire; que ces noms et ces enseignes se répétaient à l’infini, en sorte que chaque rue avait souvent, comme les rues voisines, une maison de la Corne de Cerf, du Grand Godet, du Croissant, de la Croix blanche, du Pied de Biche, du Cheval noir, ou du Cheval blanc, ou du Cheval rouge, du Plat d’Étain, du Sabot, etc. Ces différents noms, sans cesse employés et répétés, n’impliquaient pas la présence d’une enseigne plastique; mais quelques-uns dépendaient de certains signes extérieurs, de certains détails matériels; ainsi est-il très probable qu’une maison du Pied de Biche ou du Griffon devait son nom à une sonnette emmanchée d’un pied de biche ou d’une patte de vautour; de même, une maison de la Corne de Cerf ou de la Corne de Daim avait sans doute un véritable bois de cerf ou de daim au-dessus de la porte.
Ce qui est bien constaté dans cette nomenclature de toutes les maisons d’une rue ou d’un quartier, c’est que la plupart n’ont pas de désignation avant l’an 1200, et que les enseignes qui se montrent dans le cours du XIIIᵉ siècle sont fort rares; mais ces enseignes deviennent nombreuses au XIVᵉ siècle, et presque générales dans le siècle suivant; elles subsistent encore en partie au XVIIᵉ siècle, pour disparaître au XVIIIᵉ siècle à peu près complètement. Quand l’enseigne est qualifiée d’image, on peut assurer qu’il s’agit d’une statue en pierre, en plâtre ou en bois: ordinairement, c’était l’image d’un saint ou d’une sainte, à qui la maison était, pour ainsi dire, dédiée. Dans son archéologie des Trois Ilots de la Cité, Berty ne cite qu’une maison à enseigne, qui existait au XIIIᵉ siècle: celle du Paon blanc, mais il indique une dizaine de maisons dont les enseignes dataient du XIVᵉ siècle: maison des Trois Chandeliers (1358), maison des Balances (1343), maison du Châtel (1369), maison du Pot d’étain (1381), maison de l’Échiquier (1363), maison de la Clef (1387), maison du Panier (1346), maison du Chat (1345), maison du Paradis (1343), maison de la Seraine ou Sirène (1353), maison de l’Unicorne ou Licorne (1367), maison du Chapeau (1364), maison du Grand Godet (1364), maison du Chapeau rouge, etc. Nous nous bornerons à mentionner, toujours dans les trois îlots de la Cité, quelques maisons à image qui ne remontent pas au-delà du XVᵉ siècle: maison de l’Image Saint-Jacques (1415), maison de l’Image Notre-Dame (1427), maison de l’Image Saint-Nicolas (1456), maison de l’Image Saint-Pierre (1455). Il n’y a que la maison de l’Image Saint-Kristofle qui soit du XIVᵉ siècle (1385).
Les mêmes enseignes de maisons se retrouvent dans les études de Berty sur la région du Louvre et des Tuileries[40], si ce n’est que les enseignes sont, en général, d’une époque bien postérieure. Quelques-unes ne datent que du XVIIIᵉ siècle, comme les suivantes: maison du Puits sans vin (1713), maison des Barreaux rouges (1700), maison du Grand Monarque (1719). Il n’y a que deux enseignes du XIVᵉ siècle: la maison des Trois Morts et trois Vifs (1334), dans la rue Saint-Honoré, et la maison du Pied de Griphon (1397), dans la rue du Chantre. Parfois, le propriétaire choisit une enseigne analogue à son nom: la maison de la Croix de fer appartient à Jacques Croix; la maison de la Moufle à Guillaume Mouflet. En certains cas, le changement d’une enseigne accuse une intention malicieuse: la maison du Saint-Esprit (1489), dans la rue du Champ-Fleuri, devient, en 1582, la maison de la Pantoufle; une vieille maison, qui n’avait pas eu d’enseigne jusqu’au milieu du XVIIᵉ siècle, prend tout à coup, en 1671, l’enseigne burlesque du Chat-lié, par allusion à certain Robert Challier, qui avait été propriétaire d’un hôtel voisin. Quant à l’enseigne suspecte du Dieu d’amours (1530), dans la rue Saint-Honoré, elle annonçait peut-être un mauvais lieu, comme il s’en trouvait beaucoup dans le vieux Paris, et tous avec des enseignes plus ou moins spéciales. Mais, en revanche, les bons sentiments pouvaient se faire jour à l’aide d’une enseigne: dans la rue Fromenteau, une vieille maison, qui avait pris pour enseigne, après la mort de Henri IV (1610), la Figure du feu roy Henry, changea d’enseigne, sans changer d’image ou de tableau, et s’intitula Maison de l’ami du cœur. Dans la même rue, Gilles Baudouyn, contrôleur de la Maison du roi, donna pour enseigne, en 1657, à la maison qu’il possédait, le Portrait de Louis XIII. Gabrielle d’Estrées avait, dans cette même rue Fromenteau, un petit hôtel, que Henri IV acheta pour elle à M. de Schomberg, mais cet hôtel, ainsi que tous les hôtels des seigneurs et des nobles, ne portait pas d’autre enseigne qu’un écusson aux armes de Phelypeaux, qui en avait été le possesseur lorsqu’il eut acquis l’ancien hôtel de la Rose. La belle Gabrielle aurait dû rétablir cette enseigne-là.
La police d’autrefois n’avait rien à voir dans les enseignes, et la plus grande liberté était laissée aux propriétaires qui voulaient se donner le plaisir d’attacher à leur maison une enseigne burlesque, joyeuse ou même gaillarde. Il y avait seulement un léger droit à payer au voyer, pour changement d’enseigne. Dans la rue Saint-Honoré, la maison de l’Image Saint-Jean (1408) prit, en 1624, l’enseigne de la Vache couronnée. Rien n’était plus fréquent alors que de couronner, dans une enseigne, la vache, le bœuf, le cheval, le singe et même l’âne. On ne voyait, dans ces singuliers couronnements, aucune injure à la royauté. Ainsi la maison du Bœuf couronné (1416), qui avait adopté l’Image de Saint-Martin en 1489, devait, en 1719, échanger son saint contre un tableau représentant le Grand Louis ou le Grand Monarque. C’était une épigramme contre le Régent, duc d’Orléans, que d’inaugurer une enseigne de Louis le Grand à deux pas du Palais-Royal et de l’hôtel du cardinal Dubois.
Cette enseigne du Grand Monarque avait été une flatterie des bourgeois de Paris, sous le règne de Louis XIV. On la retrouve, dans divers quartiers, avec les dates de 1680 à 1700. Dans la rue Jean-Saint-Denis, près de la rue Saint-Honoré, elle avait succédé, en 1687, à l’enseigne de la Grimace, qui datait de 1603 et qui était peut-être un souvenir de ce bateleur populaire surnommé maître Grimache. Les rébus et les jeux de mots fournissaient des enseignes plaisantes à certains propriétaires de ce quartier. Par exemple, on trouvait, là comme partout ailleurs, des maisons Au Cygne de la Croix (1687), où le calembour (Signe) pouvait seul expliquer la présence d’un cygne au pied d’une croix. L’enseigne de l’Étrille fauveau (1577) reproduisait en rébus le sujet de ces vers de l’épître du Coq-à-l’âne, composée par Clément Marot:
Une étrille, une faux, un veau,
C’est-à-dire, étrille fauveau,
En bon rébus de Picardie.
Un autre rébus de Picardie, la Vertu de l’assurance, c’est-à-dire de l’A sur anse (1613), dans une enseigne de la Cité, rue du Chantre, ne fut peut-être pas beaucoup plus compréhensible, en créant l’enseigne de la Petite Vertu, dont nous ne connaissons pas la représentation figurée (1680). Il était encore plus facile de comprendre l’enseigne des Gracieux, que la prononciation transformait en Gras scieux et que le peintre avait représentés sous la figure de trois gros hommes sciant du bois.