Pendant une de ses crises les plus violentes, le président Mathieu Molé, qui n'était pas, certes, un faiseur de phrases, a-t-il assez menti à ses habitudes gravement modestes et à son langage ordinaire, pour se permettre cette parole de matamore qui ronfle et s'étale dans tous les livres d'Ana: «Il y a loin du poignard d'un assassin à la poitrine d'un honnête homme»! Non, certainement. Il se contenta de dire avec la plus courageuse simplicité à ceux qui le menaçaient: «Quand vous m'aurez tué, il ne me faudra que six pieds de terre[427].»
[427] Biogr. univ., art. Molé (Mathieu), p. 289, note. V. aussi dans le Plutarque français (XVIIe siècle, p. 306), la notice que M. le comte Molé a consacrée au plus illustre de ses ancêtres.
Le fanfaron paradait alors au théâtre et faisait tapage au cabaret; il ne siégeait pas encore au Parlement.
Louis XIV, dont la jeunesse et même les amours eurent quelque chose de poli et de solennel, ne fit pas non plus asseoir avec lui sur le trône ce type impudent et ferrailleur; loin de là, vous le savez tous. Aussi n'ai-je jamais voulu donner créance à ce qu'on nous raconte de sa prise de possession du pouvoir, de cette fameuse entrée qu'il aurait faite au Parlement, vêtu de la façon la plus cavalière et le fouet à la main. Passe encore pour le costume: justaucorps rouge, chapeau gris et grosses bottes, comme le dit Montglat, puisque alors le jeune roi chassait à Vincennes, et ne pouvait guère venir qu'en habit de chasse; mais je suis de moins bonne composition pour le reste.
C'est alors, ajoute-t-on, qu'il aurait dit son fameux mot: «L'État c'est moi.» Je n'y ai pas cru davantage, et dernièrement un homme d'une haute compétence pour ce qui regarde cette époque, M. Chéruel, m'est venu prouver que j'avais bien fait de douter. Le pupille de Mazarin ne devait pas sitôt s'émanciper en Louis XIV: c'est son avis, comme c'est le mien[428].
[428] Ce fut aussi celui de M. de Noailles. V. son Hist. de Mme de Maintenon, t. III, p. 687-689.
Laissons donc parler l'auteur de l'histoire de l'Administration monarchique en France[429]. Après avoir exposé les nouvelles tendances du Parlement à la rébellion dans les premiers jours d'avril 1665, M. Chéruel ajoute:
[429] T. II, p. 32-34.
«C'est ici que l'on place, d'après une tradition suspecte, le récit de l'apparition de Louis XIV dans le Parlement, en habit de chasse, un fouet à la main, et qu'on lui prête la réponse fameuse aux observations du premier président qui parlait de l'intérêt de l'État: «L'État c'est moi.» Au lieu de cette scène dramatique qui s'est gravée dans les esprits, les documents les plus authentiques nous montrent le roi imposant silence au Parlement, mais sans affectation de hauteur insolente.»
M. Chéruel, rappelant ensuite un Journal manuscrit où se retrouve la relation exacte de cette affaire, nous dit: «L'auteur, qui est si favorable au Parlement, aurait certainement signalé les circonstances que je viens de rappeler, si elles étaient réelles.»