Ce même récit, qu'il nous est inutile de reproduire, comme l'a fait M. Chéruel, se termine par ces mots: «Sa Majesté s'estant levée promptement sans qu'aucun de la compagnie eust dit une seule parole, elle s'en retourna au Louvre et de là au bois de Vincennes, dont elle estoit partie le matin et où M. le cardinal l'attendoit.»

Ainsi Mazarin attend le roi, pour apprendre de lui comment tout s'est passé, pour savoir surtout comment le jeune prince a dit la leçon qu'il lui avait certainement faite lui-même[430]; et dans cette leçon, soufflée par le cardinal et dont l'élève ne dut pas se départir d'un mot, vous voudriez qu'une phrase comme celle-ci: «L'État c'est moi», aussi inquiétante au moins pour le pouvoir du vieux ministre que menaçante pour la puissance du Parlement, se fût glissée tout à coup? C'est impossible. L'État ce n'était pas encore Louis XIV, c'était toujours Mazarin.

[430] C'était une des habitudes prudentes de Mazarin. On a su par ses carnets manuscrits, conservés à la Bibliothèque nationale, qu'il disait non seulement à Anne d'Autriche tout ce qu'elle devait faire, mais qu'il lui dictait tout ce qu'elle devait dire, et l'on a pu se convaincre aussi, par les Mémoires du temps, de la docilité de la reine. Ainsi, certaines paroles railleuses qu'il avait écrites pour elle sur le douzième de ses carnets (p. 95), afin qu'elle les apprît et pût, le moment venu, les adresser en se moquant à M. de Jarzé, se retrouvent presque mot pour mot dans le récit que nous a fait Mme de Motteville de l'entretien de la reine avec Jarzé (Collect. Petitot, 2e série, t. XXXVIII, p. 405-406).

Le mot, je dois l'avouer, n'en est pas moins très bien trouvé. Il ne lui faudrait, comme vraisemblance, qu'arriver un peu plus tard dans ce règne, dont il est la plus exacte, la plus formelle expression; comme vérité, il ne lui manque que d'avoir été dit[431].

[431] Dans un cours de droit public que Louis XIV fit composer sous l'inspiration de M. de Torcy, pour l'instruction du duc de Bourgogne, et dont Lemontey retrouva le manuscrit, on lit à la première page: «La nation ne fait pas corps en France; elle réside tout entière dans la personne du roy.» L'État c'est moi n'en disait pas tant (Monarchie de Louis XIV, etc., 1818, in-8º, p. 327).—Ajoutons, pour en finir avec ce mot, que, suivant les Anglais, c'est la reine Élisabeth qui l'aurait dit la première (Rev. britann., mai 1851, p. 254).


XLIII

Ces souvenirs de la puissance de Mazarin m'amènent tout naturellement à penser à son fameux mot: «Ils chantent, ils payeront», qui est vrai, quelle que soit la forme, plus ou moins française, sous laquelle il l'ait dit[432], et pour lequel je ne trouve qu'un commentaire possible; c'est cette jolie phrase dont on a fait honneur à tant de gens, excepté à Chamfort, qui l'a écrite: «La France est un gouvernement absolu, tempéré par des chansons[433]

[432] Voltaire le donne ainsi: «Laissons-les dire et qu'ils nous laissent faire.» (Lettre à. M. Hénin, 13 sept. 1772.) Dans la Vie de Mazarin, il est reproduit dans cette espèce de patois mi-partie italien et français, qui était la langue du ministre, qui lui faisait prononcer ognion pour union, et écrire Rocofoco pour La Rochefoucauld, ainsi qu'on le voit sur un de ses carnets. Il disait donc: «S'ils chantent la cansonette, ils pagaront.» La princesse Palatine cite aussi le mot, en le faisant suivre d'une anecdote qui lui venait de je ne sais où: «Le cardinal Mazarin disoit: «La nation françoise est la plus folle du monde: ils crient et chantent contre moi, et me laissent faire; moi, je les laisse crier et chanter, et je fais ce que je veux.» Voici un tour plaisant dont il s'avisa; il faisoit parfois rechercher et saisir les libelles et les chansons qu'on faisoit contre lui, et il les faisoit vendre en secret; il a de cette manière gagné dix mille écus.» (Nouvelles Lettres de la duchesse d'Orléans, née princesse Palatine, 1853, in-12, p. 249.)