[476] Comment Voltaire, en effet, ne l'eût-il pas connu, puisque le président Hénault, qui lui fournit tant de notes pour l'Essai sur les mœurs et pour le Siècle de Louis XIV, fut, avec M. de Luynes, qui en avait hérité, l'un des continuateurs du Journal de Dangeau. V. les Mémoires du président Hénault, E. Dentu, 1855, in-8º, p. 193.
Après nous avoir appris, sous la date du 16 novembre 1700, que le nouveau roi d'Espagne permit aux jeunes courtisans de le suivre dans ses États, Dangeau, qui écoute tout, qui n'oublie rien, qui n'attribue à chacun, même, notez ce point, même au roi, que juste ce qui lui revient d'esprit, Dangeau ajoute[477]: «L'ambassadeur d'Espagne dit fort à propos que ce voyage devenoit aisé, et que présentement les Pyrénées étoient fondues;» mot bien espagnol, n'est-ce pas? et qui porte avec soi toute sa couleur, sa pleine vraisemblance. Puisqu'il fut dit ainsi par l'ambassadeur, le roi n'avait plus à dire le sien, l'eût-il eu sur les lèvres: c'était le même, sauf la forme.
[477] Journal du marquis de Dangeau, publié en entier pour la première fois par MM. Soulié et Dussieux, t. VII, p. 419. Malherbe, comme l'a fort bien remarqué M. Lud. Lalanne dans sa belle édition, t. I, p. 415, avait d'avance paraphrasé le mot, quand il avait dit, à propos du mariage de Louis XIII et d'Anne d'Autriche:
Puis quand ces deux grands hyménées,
Dont le fatal embrassement
Doit aplanir les Pyrénées..
Madame de Genlis comprit cela la première et, bien mieux, l'écrivit, mais en pure perte; elle n'avait pas autorité. «Ce qu'il raconte est vrai, assurait-on à madame Geoffrin, à propos de certain récit fait par un menteur.—Eh bien! pourquoi le dit-il?» s'écriait-elle, doutant toujours. Madame de Genlis en était là. Ce qu'elle disait, au lieu de faire la fortune d'une vérité, la gâtait presque. On ne fit pas la moindre attention à la note excellente que, dans son édition des fragments du Journal de Dangeau, elle consacra à la parole prononcée par l'ambassadeur. «Il est vraisemblable, dit-elle, que ce joli mot a fait supposer celui qu'on attribue à Louis XIV: Il n'y a plus de Pyrénées. Ce dernier mot ne serait qu'une espèce de répétition de celui de l'ambassadeur, et sûrement Louis XIV ne l'a pas dit[478].»
[478] Abrégé des Mémoires ou Journal du marquis de Dangeau, 1817, in-8º, t. II, p. 208.
Voltaire se trompa donc où ne s'était pas trompée madame de Genlis; c'est du malheur, et, qui pis est, il y eut ici, de sa part, un cas d'erreur en récidive. On sait qu'il publia en 1770, avec des notes intéressantes, des extraits de Dangeau, sous ce titre: le Journal de la cour de Louis XIV. Dans le nombre, du reste assez restreint, il n'oublia pas le passage qui nous occupe. C'était pour lui le moment ou jamais de voir qu'il n'avait pas tout à fait dit vrai jadis. Il ne daigna pas y prendre garde malheureusement. Bien loin même de se laisser convaincre par la phrase qu'il transcrivait, il mit en note: «Louis XIV avait dit: Il n'y a plus de Pyrénées... Cela est plus beau[479].»
[479] C'était le même mot, encore une fois, et la preuve, c'est que le Mercure, rapportant la parole de l'ambassadeur, la donne telle que Voltaire l'attribue au roi: «L'ambassadeur se jeta à ses pieds et lui baisa la main, les yeux remplis de larmes de joie, et s'étant relevé, il fit avancer son fils et les Espagnols de sa suite, qui en firent autant. Il s'écria alors: «Quelle joie! il n'y a plus de Pyrénées; elles sont abymées et nous ne sommes plus qu'un.» (Mercure galant, novembre 1700, p. 237.)