[503] Édition in-12, t. II, p. 245.

[504] Revue des Deux-Mondes, 15 janv. 1848, p. 192.

J'ai parlé de Molière et de l'un de ses plus sérieux chefs-d'œuvre; je ne les quitterai point sans reprendre un peu, pour aider à la mettre à néant, la grossière histoire qui nous montre le poète-comédien venant annoncer au public assemblé dans son théâtre l'interdiction dont le Tartuffe a été frappé.—M. le président ne veut pas qu'on le joue;—voilà ce qu'on lui fait dire. M. Taschereau[505] a très bien prouvé que Molière, toujours ami des convenances, n'a jamais pu tenir un langage pareil, d'autant que le magistrat auquel il aurait fait injure par cette brutale équivoque était M. de Lamoignon, le protecteur bienveillant des lettres, l'ami de Boileau et du grand Corneille.

[505] Hist. de Molière, 2e édit., p. 122.—V. aussi la notice de M. Després, en tête des Mémoires sur Molière. (Collection des Mémoires sur l'art dramatique, 2e livraison, p. VIII.)

«Le folliculaire obscur, ajoute-t-il, qui a accusé Molière de cette charge n'a pas même le mérite, assez triste il est vrai, de l'avoir inventée. On avait fait à Madrid une comédie sur l'alcade: il eut le crédit de la faire défendre; néanmoins les comédiens eurent assez d'accès auprès du roi pour la faire réhabiliter. Celui qui fit l'annonce, la veille que cette pièce devait être représentée, dit au parterre: «Messieurs, le Juge (c'était le nom de la pièce) a souffert quelque difficultés: l'alcade ne voulait pas qu'on le jouât; mais enfin Sa Majesté consent qu'on le représente.» Cette anecdote, qu'on lit dans le Ménagiana[506], dit encore M. Taschereau, a évidemment fourni l'idée et le trait de celle où l'on s'est calomnieusement plu à faire figurer Molière[507].

[506] 1715, in-8º, t. IV, p. 173-174.

[507] On a dernièrement eu de nouvelles preuves de la fausseté du mot prêté à Molière. Le fragment des Mémoires de Brossette, publié par M. Laverdet à la suite de son édition de la Correspondance de Boileau (1858, in-8º), contient (p. 564) le récit d'une visite que Molière, conduit par Boileau, aurait faite à M. de Lamoignon, le lendemain de l'interdiction du Tartuffe, afin d'obtenir qu'elle fût levée. S'il avait dit la veille, en public, le mot qu'on lui attribue, aurait-il osé tenter une pareille démarche? Brossette assure, d'ailleurs, que Boileau lui avait affirmé que l'anecdote «n'étoit pas véritable, et qu'il savoit le contraire par lui-même.» (Ibid.)

Ce mot ne vaut un peu que par l'application qu'en fit Florian sur le théâtre du château de Sceaux, un soir qu'on devait représenter sa comédie du Bon Père. Au moment où l'on allait commencer, M. le duc de Penthièvre fit dire qu'il ne viendrait pas. C'était défendre le spectacle. Florian, pour congédier poliment son monde, fit cette annonce: «Nous allions vous donner le Bon Père; Monseigneur ne veut pas qu'on le joue.»

Un autre mot de Molière, qu'on répète encore plus souvent, et qui a fait surtout fortune chez les plagiaires, dont il est le mot de passe, mérite aussi qu'on le mette enfin à néant, en lui rendant son vrai sens. «Je prends mon bien où je le trouve,» fait-on dire au poète, qui se serait ainsi donné sur les terres d'autrui un droit de conquête, bientôt transformé pour d'autres en droit au pillage. Voyons ce qu'il dit vraiment, et nous trouverons qu'au lieu de justifier le vol littéraire par son exemple et sa formule, il criait lui-même au voleur, quand il disait le mot si frauduleusement altéré aujourd'hui.