[509] Mémoires, édit. Delloye, t. XXIV, p. 39.

[510] Notice sur madame de Maintenon, en tête des Conversations morales inédites, p. LXVI.—V. dans les extraits du Journal de Dangeau donnés par Voltaire (p. 162-163), les véritables paroles de Louis XIV à la marquise.—Médire de madame de Maintenon est un lieu commun dont tout le monde veut se passer l'envie. Il y a quelques années, un billet de six lignes, où une femme s'offre à vendre pour vingt mille écus, billet dont le titre surchargé porte le nom de madame de Maintenon, fut découvert à l'Arsenal, dans les Manuscrits de Conrart (t. IX, p. 151), et trois ou quatre érudits se hâtèrent de le publier, croyant en avoir la primeur. Il avait été publié depuis quatre ou cinq ans déjà par MM. de Goncourt, et le charme de l'inédit n'existait par conséquent plus pour lui. C'était le seul qu'il pût avoir, car il est outrageusement faux. M. L. Lalanne a pris la peine de le prouver (Correspondance littér., 20 fév. 1859, p. 130), et M. Chéruel s'est donné le même soin (Mémoires sur Fouquet, 1862, in-8º, t. I, p. 448); il suffisait pour s'en convaincre de rapprocher ces six lignes, indécemment indiscrètes, de la vie si continuellement réservée de madame de Maintenon, et de les confronter avec ses autres lettres, avec ses autres écrits, notamment ses Conversations, où, dans un passage, elle parle justement du danger des correspondances, «des cassettes trouvées, etc.» (Conversations morales inédites, publiées par M. de Monmerqué, 1828, in-12, p. 71.)—Dans la Journée des Madrigaux, réimpression d'ailleurs charmante et faite avec soin, l'on a publié, toujours d'après les inépuisables Manuscrits de Conrart, un madrigal adressé par mademoiselle de Maintenon à Villarceaux, avec la réponse de celui-ci, et l'on a voulu y voir une preuve décisive des relations galantes de l'ami de Ninon avec Françoise d'Aubigné. On avait oublié que la veuve Scarron ne s'appela madame (et non pas mademoiselle) de Maintenon (V. sa Lettre à madame de Coulanges), qu'en février 1675, c'est-à-dire lorsqu'elle avait quarante ans, et lorsque Villarceaux en avait cinquante-six, ce qui n'est plus guère l'âge d'envoyer des galants (faveurs) et de courir la bague, choses dont il est question dans le madrigal et dans la réponse. De qui donc alors s'agit-il ici? Du fils de Villarceaux, qui fut tué à Fleurus, en 1690, et de la jeune sœur de Charles-François d'Angennes, marquis de Maintenon, le même qui vendit sa terre et son titre à Françoise d'Aubigné, à la fin de 1674.—Je voudrais bien aussi que, d'après Saint-Simon (édit. Chéruel, in-12, t. VII, p. 43), l'on n'accusât plus madame de Maintenon d'avoir inspiré à Louis XIV l'idée de révoquer l'édit de Nantes. Au mois de mars 1665, c'est-à-dire quatre ans avant que la veuve Scarron eût été attachée à l'éducation des enfants de madame de Montespan, et fût ainsi entrée en relation, même très indirecte, avec le roi, cette révocation était déjà dans les projets de Louis XIV (V. une Lettre de Gui Patin à Spon, 3 mars 1665, et aussi, surtout, les Mémoires inédits de l'abbé Legendre, dans le Magasin de librairie, t. V, p. 115). Voltaire avait sur ce point protesté le premier et très justement. «Pourquoi dites-vous, avait-il écrit à Formey, le 17 janvier 1753, que madame de Maintenon eut beaucoup de part à la révocation de l'édit de Nantes? Elle toléra cette persécution, comme elle toléra celle du cardinal de Noailles, celle de Racine; mais certainement elle n'y eut aucune part, c'est un fait certain. Elle n'osait jamais contredire Louis XIV.»

Je vous citerai en revanche quelques-uns des mots de madame Cornuel, cette bonne langue, qui trouvait si bien le trait juste à décocher sur chaque ridicule, la formule précise, l'expression nette et saillante pour chaque pensée. C'est d'elle, et non pas de madame de Sévigné, comme on l'a dit souvent, que nous vient ce mot si bien fait au sujet des généraux qui avaient pris le commandement après le héros tué à Saltzbach, et qui, à dix qu'ils étaient, ne remplaçaient pas ce seul homme: elle les appelait la monnoie de M. de Turenne. La première aussi, selon mademoiselle Aïssé[511], elle a dit cette phrase si vraie et qui a fait fortune: Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre.

[511] Lettres, édit. J. Ravenel, E. Dentu, 1853, p. 161.—Madame Cornuel n'avait d'ailleurs fait que se souvenir ici de cette phrase de Montaigne: «Peu d'hommes ont esté admirez par leurs domestiques.» (Essais, livre III, chap. II.)

Ne trouvez-vous pas que ce mot-là ferait merveille dans une lettre de madame de Sévigné, et qu'à tout prendre, puisqu'on voulait lui prêter quelque chose, on eût mieux fait de le lui attribuer que celui-ci: Racine passera comme le café, qu'on a toujours mis sur son compte et toujours répété avec une raillerie pour la charmante femme, bien que, Dieu merci! elle n'en soit pas coupable?

C'est toute une histoire. M. de Monmerqué, M. de Saint-Surin, l'ont débrouillée les premiers; M. Aubenas est venu ensuite[512], puis enfin M. Géruzez, qui, dans ses nouveaux Essais d'histoire littéraire, en a donné le résumé suivant, trop spirituel et trop exact pour que nous ne nous contentions pas de le citer:

[512] Il ne faut pas oublier non plus une ingénieuse note de M. J. Taschereau, dans la Revue rétrospective, t. Ier, p. 126-127, à propos d'une Notice sur madame de Sévigné, par Mirabeau, dans laquelle l'erreur commune se trouve reproduite.

«Comment se fait-il que l'arrêt en question soit devenu proverbe?.... Le premier coupable est Voltaire, et La Harpe a consommé le crime. Madame de Sévigné avait dit, en 1672[513]: «Racine fait des comédies pour la Champmeslé; ce n'est pas pour les siècles à venir. Si jamais il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil ami Corneille!» Quatre ans après[514], elle écrivait à sa fille: «Vous voilà donc bien revenue du café; mademoiselle de Méri l'a aussi chassé. Après de telles disgrâces, peut-on compter sur la fortune?» Il y avait quatre-vingts ans que ces deux petites phrases reposaient à distance respectueuse, chacune à sa place, et dans son entourage, qui se modifia lorsque Voltaire s'avisa de les rapprocher en les altérant: «Madame de Sévigné croit toujours que Racine n'ira pas loin; elle en jugeait comme du café, dont elle disait qu'on se désabuserait bientôt.» Sur ce texte, La Harpe composa alors la phrase sacramentelle: Racine passera comme le café. Il la porte tout simplement au compte de madame de Sévigné. M. Suard l'adopte, et les moutons de Panurge viennent ensuite. C'est ainsi que s'est composé ce petit mensonge historique, qui sera longtemps encore une vérité pour bien des gens. Cependant madame de Sévigné a loué Racine avec enthousiasme[515], et M. Aubenas nous fait remarquer que nous lui devons probablement l'usage du café au lait[516]

[513] Lettre du 16 mars. Il n'est pas indifférent de préciser les dates que M. Géruzez a oublié de donner.