Il est très bien de mettre à néant ces sortes de calomnies courantes, et je sais fort bon gré, par exemple, à M. Paulin Paris d'avoir pris de même à partie le fameux mot de Lauzun à la grande Mademoiselle: Louise d'Orléans, tire-moi mes bottes, et d'avoir prouvé qu'il est absurdement faux[519].

[519] Édit. de Tallemant des Réaux, t. II, p. 227-234.

Il ne faut qu'un de ces mots-là pour décrier une société. Montrer leur sottise et leur fausseté, c'est rendre service à toute une époque.

Or, quelle autre mieux que celle-ci, le grand règne, mérite qu'on la remette en son vrai jour? Il y a eu, jusqu'à présent, si peu de justesse et de justice dans les jugements qu'on en a porté?

La bourgeoisie et le peuple ont Louis XIV en haine, et la noblesse le déifie. C'est une bien étrange interversion de rôles, d'adoration et de haine! Tous les éloges pour le grand roi devraient venir de la bourgeoisie et du peuple, et la noblesse seule devrait se réserver contre lui les malédictions. Qui donc, après Richelieu, prit le mieux à tâche «d'imposer à toute les classes de la nation l'habitude de l'égalité civile»[520], et de niveler, pour ainsi dire, toute la France sous le sceptre? Ce fut Colbert, obéissant à Louis XIV. Qui donc, avec la plus vive ardeur pour le progrès et la plus grande puissance d'initiative, eut d'une façon plus évidente le pressentiment de l'avenir[521]? Colbert encore, sous les mêmes ordres. Jamais on ne sut mieux que ce roi et que ce ministre «diriger une réforme sans déchaîner une révolution»[522]; mais cela, pour ainsi dire, à l'insu de ceux que frappait cette réforme, et de ceux aussi qui en devaient recueillir le bienfait. La noblesse était trop abaissée dans son adulation pour avoir conscience de l'abaissement véritable que les mesures égalitaires de Louis XIV lui faisaient subir; tandis que, d'un autre côté, les besoins du peuple, sa soif de ces réformes, étaient déjà tels qu'il s'aperçut à peine de ce qui était tenté pour le satisfaire, et qu'il n'en tint compte ni au ministre, ni au roi. Il n'a pas fallu moins que la lumineuse impartialité de la critique moderne, tirant ses clartés des faits et de l'expérience d'une révolution par laquelle fut achevée l'œuvre de Colbert, pour bien faire voir quelle avait été cette œuvre, et quelle reconnaissance le peuple, qui la méconnaissait, doit en garder au grand administrateur. C'est seulement de nos jours, lorsque la Révolution les eut tranchées, qu'on a bien vu l'égalité des parts marquées par Colbert et que l'on a pu dire[523], envisageant ce ministre et son roi comme les précurseurs de 1789: «Ils auraient approuvé la plupart des innovations administratives d'une révolution qui, dans ses résultats politiques, fut la conséquence presque nécessaire, quoique fort imprévue, de leur système de gouvernement.

[520] L. de Carné, l'École administrative de Louis XIV, Revue des Deux-Mondes, 1er juillet 1857, p. 71.

[521] Id., ibid., p. 58.

[522] L. de Carné, ibid., p. 66.

[523] Id., ibid., p. 75.