Si M. d'Argenson avait pu lui dire ce qu'il pensait, dès 1743, de l'imminence d'une révolution[538]; si Jean-Jacques avait pu lui faire entendre ce qu'il dit dans l'Émile[539] sur les monarchies de son temps destinées à périr, et si Louis XV alors avait pu s'abandonner jusqu'à être sincère, il eût courbé la tête et leur eût dit: «C'est vrai, je le sens mieux que vous[540].»
[538] Mémoires, t. II, p. 282; t. III, p. 261, 313; t. IV, p. 189.
[539] Édit. Pourrat, t. I, p. 397-398.—C'était la pensée de tous les clairvoyants. Voltaire écrivait à M. de Chauvelin, le 2 avril 1764, juste douze jours avant la mort de madame de Pompadour: «Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la première occasion; et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront de belles choses.»
[540] V., dans notre article sur madame du Barry (Rev. franç., 10 janv. 1859), une lettre de Louis XV, où il manifeste ses craintes au sujet «du peuple républicain.»
J'ai douté du mot de Louis XIII sur la grimace de Cinq-Mars à l'heure de son exécution. Je voudrais en faire autant pour l'indifférent adieu de Louis XV à madame de Pompadour, dont le cercueil s'en allait, par une pluie battante, de Versailles à Paris: «La marquise n'aura pas beau temps pour son voyage.» Rien, par malheur, ne me contredit la vérité de cette froide parole; et ce que je sais du caractère du roi m'en prouve la vraisemblance. D'ailleurs, «auprès du mot de Louis XIII, dit M. Sainte-Beuve[541], le mot de Louis XV est presque touchant de sensibilité»[542].
[541] Causeries du Lundi, 1re édit., t. II, p. 471.
[542] Je ne quitterai point la marquise sans préciser deux points de sa biographie qui sont restés en litige: la date de sa naissance, l'état qu'exerçait son père. Les uns disent qu'elle naquit en 1720, les autres en 1722; ceux-ci, et c'est le plus grand nombre, soutiennent que son père était boucher des Invalides; ceux-là, Voltaire est parmi, prétendent qu'il était fermier à la Ferté-sous-Jouarre. L'extrait de naissance de la marquise—publié ici, dès 1856, c'est-à-dire bien avant que l'Intermédiaire (t. I, p. 144) et le Dict. crit. de M. Jal (p. 985) l'eussent donné, chacun, comme inédit,—mettra tout le monde d'accord sur les deux points: «L'an 1721, le 30 décembre, fut baptisée Jeanne-Antoinette Poisson, née hier, fille de François Poisson, fourrier de Son Altesse R. Monseigneur le duc d'Orléans (le Régent), et de Louise-Magdeleine De la Mothe, son épouse, demeurant rue de Cléri. Le parein, Jean Paris de Montmartel, la mareine, demoiselle Antoinette Justine Paris, fille d'Antoine Paris, écuier, thrésorier receveur-général de la province de Dauphiné.» (Extrait des registres des baptêmes de la paroisse Saint-Eustache à Paris.)—C'est madame de Breteuil, femme du ministre de la guerre en 1723, qui était fille du boucher des Invalides, nommé Charpentier. V. le Journal de Marais, Revue rétrosp., 2e série, nº 26, p. 283.
Dans les Mémoires de la minorité, écrits sur son ordre même, Massillon avait donné à Louis XV, par opposition avec les premiers ordres du Régent[543], de très excellents préceptes sur l'art de bien parler et de bien répondre, plus nécessaire aux rois qu'aux autres hommes encore. Il avait insisté sur ce point, c'est son mot, parce qu'il savait bien pour quel esprit paresseux, pour quelle nature indolente à la parole sa leçon était faite. «Il semble, disait-il, que parce que nos princes sont grands ils soient dispensés de paroles; et c'est certainement une grande erreur. Il y a mille occasions dans lesquelles un prince qui parle à la multitude gagne plus que par le poids de toute son autorité.... Combien Henri IV, par exemple, ne rencontra-t-il pas d'obstacles, qu'il surmonta parce qu'il savoit parler! J'insiste sur cet article par l'amour et l'attachement que je sens pour mon roi.»
[543] V. plus haut, p. 336-337.
Peine perdue; Louis XV persista dans ce mutisme indolent qui fit tant douter de son esprit, et qui accréditait en Europe l'opinion que cette impuissance de parler était un des tics de la maison de Bourbon.