«Tandis qu'il n'était question parmi nous, dit La Harpe[544], que des conversations toujours intéressantes que tout voyageur un peu connu ne manquait jamais d'avoir avec les souverains de l'Europe, en Angleterre, en Prusse, en Russie, dans toute l'Allemagne, on savait par cœur à Versailles les trois ou quatre questions insignifiantes que le roi ne manquait pas de faire à tout étranger qui lui était présenté, et qui étaient constamment les mêmes. On peut imaginer combien ce protocole faisait rire, surtout quand on le rapprochait de ce que nous disions de la morgue allemande et de l'urbanité française.»
[544] Mélanges inédits de littér., Paris, 1810, in-8º, p. 260.
Plusieurs anecdotes racontées par Chamfort viennent bien à l'appui de ce passage de La Harpe, surtout la suivante[545]: «Le roi de Prusse demandait à d'Alembert s'il avait vu le roi de France.—«Oui, Sire, lui dit celui-ci, en lui présentant mon discours de réception à l'Académie française.—Eh bien! reprit le roi de Prusse, que vous a-t-il dit?—Il ne m'a pas parlé, Sire.—A qui donc parle-t-il? poursuivit Frédéric.»
[545] Œuvres choisies de Chamfort, édit. A. Houssaye, p. 69.
Peut-être trouva-t-il quelquefois un mot satirique: un mot obligeant, jamais.
Quand M. de Richelieu vint lui faire sa cour, après la prise de Mahon, Louis XV lui dit seulement: «Maréchal, savez-vous la mort de ce pauvre Lansmatt?» C'était un vieux garçon de la chambre!
C'est aussi Chamfort qui nous a raconté cela[546], et je le crois, comme pour cette autre anecdote moins insignifiante, car Louis XV n'en est plus le héros[547]: «M. le prince de Charolais ayant surpris M. de Brissac chez sa maîtresse, lui dit: «Sortez!» M. de Brissac lui répondit: «Monseigneur, vos ancêtres auroient dit: Sortons!»
[546] Id., ibid., p. 84.—La reine Marie Leczinska, bien qu'elle eût de l'esprit, n'était pas plus prompte à la riposte spirituelle. La fameuse anecdote du Vous m'en direz tant! qu'on lui prête, n'est pas vraie telle qu'elle est racontée. Il s'agissait de juges vendus; l'abbé Terrasson s'indignait, et la reine, pour voir à quelle somme s'arrêteraient ses scrupules, allait augmentant toujours: «Mais, disait-elle, si l'on vous donnait cent, deux cent, trois cent mille écus, un million?» Si bien que l'abbé, à bout de conscience, lâcha son fameux: «Votre Majesté m'en dira tant!» M. de Las-Cases (Mémor. de Sainte-Hélène, 1re édit., t. III, p. 111) fait raconter à Napoléon l'anecdote telle qu'elle court le monde; mais elle fut rétablie dans sa vérité, à la p. 108 du t. IX, où se trouvent, pour cette édition, les additions et corrections.—Une autre anecdote plus gaillarde, où se trouve aussi un: Vous m'en direz tant, se passa entre Bautru et la reine Anne d'Autriche. V. à la Biblioth. nation., fs fr., nº 10, 436, un recueil ms., fol. 31.
[547] Œuvres choisies de Chamfort, p. 96.
Le mot est vaillant et sied bien à un Cossé-Brissac; ce qui ne vaut pas moins, il est authentique, j'en ai pour garants madame Campan[548] et madame Necker[549]. Vous trouverez pourtant des gens qui vous soutiendront que ce n'est pas M. de Brissac qui le dit à M. de Charolais, mais le comte de Horn au Régent. Leur grande autorité, ce sont les faux Souvenirs de la marquise de Créqui[550]. D'autres vous affirmeront, au contraire, que le mot n'appartient ni à M. de Brissac, ni à M. de Horn, mais à M. de Saint-Herem, qui le jeta comme un défi à la face du roi Philippe V. Qui le leur a dit? M. Alexandre Dumas, dans sa comédie des Demoiselles de Saint-Cyr, dont M. de Saint-Herem est, vous le savez, l'un des personnages, et dont le quatrième acte n'a pas de trait plus saillant que ce mot d'emprunt.