[558] Mémoires et Correspondance histor. et littér. inédits, publiés par Ch. Nisard, 1858, in-18, p. 91.

[559] Correspondance et Mém. de Diderot, t. Ier, p. 400.

1º Si ce que dit Grimm était vrai, d'autres témoignages l'eussent confirmé, et il n'en existe aucun de ce genre. 2º Grimm prétend qu'à son retour à Paris, il tâcha de faire valoir la vérité et d'en convaincre tout le monde; rien n'indique qu'il ait fait de pareils efforts. 3º M. de Rochambeau, dans ses Mémoires, a, lui aussi, raconté le fait, et avec d'autant plus d'autorité qu'il était alors colonel dans le régiment où servait d'Assas; d'où vient donc que son récit, qui n'est pas, il est vrai, conforme à celui qui s'est le plus accrédité, diffère si fort de la version donnée par Grimm?

Je vais répondre à tout cela.

Lorsqu'on vient nous dire que le récit de Grimm n'est confirmé par aucun autre, on se trompe: le chapitre X du livre II des Mémoires de Lombard de Langres[560] contient une relation du fait complètement identique. C'est de son père, engagé comme sergent-major par M. de Rochambeau, que Lombard en tenait tous les détails. «Moi aussi, disait le père à son fils, moi aussi j'étais soldat dans Auvergne!» Et il lui racontait comment on était entré, la nuit, dans le taillis pour y reconnaître l'ennemi; comment, dans cette reconnaissance, il était près de Dubois; comment il lui avait entendu crier: «A nous, Auvergne!» et comment enfin il pouvait attester que d'Assas, blessé à mort, répétait à ses soldats: «Enfants! ce n'est pas moi qui ai crié, c'est Dubois.» Lombard de Langres prend la parole après son père. «J'ai, ajoute-t-il, hésité de rendre ce fait public. J'ai prié un ami, M. Crêtu, employé au ministère de la guerre, de faire toutes les recherches possibles pour savoir s'il ne découvrirait point sur les registres du temps quelque indice qui pût jeter du jour sur un fait si remarquable; ses soins ont été infructueux. Ces registres sont muets[561]

[560] Tome Ier, p. 330-334.

[561] M. Théodore Anne, dans l'avant-propos de son édition de l'Histoire de l'ordre de Saint-Louis par Alex. Mazas (t. I, p. VIII) constate lui-même l'absence de tout document, au ministère de la guerre, pour les époques antérieures à 1763. La mort des officiers sur le champ de bataille n'a pas même une mention; à plus forte raison celle d'un simple sergent, comme Dubois, dut-elle être oubliée.

Grimm nous a dit que ses réclamations en faveur de Dubois n'avaient pas été moins inutiles; de là vient qu'on a douté qu'il les eût faites. Si je ne me trompe, cependant, il en existe dans la Correspondance de Voltaire une sorte de trace, bien vague, bien effacée peut-être, mais que je ne puis me dispenser d'indiquer. Dans la première édition de son Précis du règne de Louis XV, Voltaire n'avait pu faire mention du trait de d'Assas. Le baron, frère du chevalier, et le major du régiment d'Auvergne lui écrivirent pour le prier de réparer cette omission, tout en omettant eux-mêmes de parler de Dubois.

Fier d'être pris «pour le greffier de la gloire[562]», c'est son mot, Voltaire se hâta d'écrire à M. de Choiseul et de lui parler du fait tel que le lui avaient conté dans leur lettre le frère et le major. Il avait surtout hâte de l'assurer que son oubli involontaire d'un trait digne de Décius serait réparé dans la belle édition in-4º qu'il préparait.